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PREMIERE ET DEUXIEME GUERRE MONDIALE

 

2007 - Allocution de Jean Desmarès, ancien Président de la Fédération

Notre président, Jean Lavignasse m'a demandé, en tant que plus ancien Président de la Fédération Nationale, de venir témoigner devant vous de l'Histoire de notre mouvement qui, né en 1927 à Paris, célèbre cette année son 80ème anniversaire !

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Je me rappelle,  il y a 30 ans, dans notre Capitale, le Congrès de 50ème anniversaire où, hors Jacques Durand décédé peu de temps avant, j'accueillais tous les Présidents de la Fédération, depuis sa fondation. J'ai d'autre part le plaisir de saluer les Présidents de la Fédération Nationale qui m'ont succédé et de leur rendre un hommage mérité. Ils ont, chacun, à leur tour, incarnés la force de notre mouvement.  

Nous revoici donc à Paris, avec des cheveux un peu plus blancs mais avec la même conviction et le même enthousiasme ! 80 ans !

Etonnante cette longévité pour une Fédération Nationale qui réunit des femmes et des hommes qui n'ont en commun,
- ni la fraternité des Combats qui ont marqué tragiquement notre Histoire au XXème siècle !
- ni la solidarité des camps de prisonniers et des camps de déportation
- ni les souvenirs des combattants de l'ombre de la Résistance Française 
 
Alors, pourquoi ? Pourquoi sommes–nous ici ce matin !
Nous sommes ici, délégués et représentants des Fils et Filles des Morts pour la France pour dire :

"nous n'avons rien oublié, rien renié de ce qui nous est arrivé !

"Voyez-vous, ce qui nous lie, c'est un souvenir commun d'une enfance d'Orphelins de la Guerre, ce sont des images gravées au fond de notre cœur depuis notre jeunesse car, comme le disait si bien Françoise Giroud : 

"On ne guérit pas de son enfance…"

C'est pourquoi, dès 1927, de jeunes hommes et femmes se sont levés pour dire que nous, Fils et Filles des Morts pour la Patrie, nous avions notre place aux côtés des anciens combattants, nous avions une solidarité à faire jouer entre nous, des droits à défendre et surtout, un témoignage à apporter.Il nous appartenait de faire vivre la voix de ceux qui n'étaient plus là, qui laissaient leurs familles mutilées et qui ne verraient pas grandir leurs enfants ! 

XXX 

Chers amis, le Vingtième Siècle est né en 1914 avec la première guerre mondiale qui a ravagé l'Europe et en particulier la France.Le mouvement "Orphelins de Guerre" trouve ses racines dans ce conflit atroce qui toucha toutes les familles de France, le nombre des morts, des blessés et des mutilés se comptant par millions ! Le 11 novembre 1918 la France en paix, meurtrie mais vivante comptait 850.000 orphelins de guerre mineurs !                                                                      

Comment est né notre mouvement ? 

Il faut rappeler que le Soldat Inconnu repose sous l'Arc de Triomphe depuis le 11 novembre 1920, que la mise au tombeau eut lieu le 28 janvier 1821 et que c'est le 11 novembre 1923 que fut allumé la Flamme du Souvenir qui ne devait plus jamais s'éteindre ! 

La Fédération Nationale des Fils des Morts pour la France est issue de la création en 1927 de deux associations différentes, par Georges Bénard et Paul Mathély 

Georges Bénard crée en septembre 1927 "l'Association Nationale des "Fils des Tués" - laissons lui la parole :

"Apprenant en mai 1927 par les journaux que la tombe du Soldat Inconnu avait été profanée par des jeunes gens qui se disaient communistes et qui étaient en quelque sorte les gauchistes d'alors, j'écrivis à Jacques Péricard, directeur de la page du Combattant dans le quotidien "l'Intransigeant" et l'un des fondateurs du Comité de la Flamme sous l'Arc de Triomphe dont il était premier vice-président, pour protester et crier mon indignation.              

Je proposais dans cette lettre qu'une veillée fut organisée en réparation à l'Arc de Triomphe, à laquelle pourraient participer des orphelins de guerre dont le père était porté disparu.Les principaux passages de mon courrier furent publiés dans la page du "Combattant" et Péricard me pria de venir le voir à son bureau, 100, rue Réaumur.

Le 30 juillet 1927 un communiqué fut publié dans "l'Intransigeant", appelant les fils des disparus à la guerre à se grouper.L'idée de veillée fut acceptée par le Comité de la Flamme qui devait rapidement décider de l'organiser chaque année, le 11 novembre à 21 heures.

Jacques Péricard me conseilla de rassembler des camarades orphelins de guerre pour fonder une association qui prit en septembre 1927 le nom d'Association Nationale des "Fils des Tués", laquelle au début ne comprenait que quelques dizaines de membres. Très rapidement, avec l'appui d'un autre journal, "l'Ami du Peuple", nous sommes devenus nombreux avec des adhésions de toute la France. »  

 

Paul Mathély, de son côté – avec l'aide de Madame Larnaudie de la mairie du 6ème et sur la suggestion de Madame de Las Cases et de Monsieur Leven alors tous deux vice-présidents de l'Office des Pupilles de la Nation - réunit le 14 mai 1927 quelques orphelins de guerre à la mairie du 6ème arrondissement et crée le 9 novembre 1927 avec Simone Faure, Jacques et Marcel Durand et leurs deux autres frères ainsi que quelques autres camarades l'association des "Orphelins de Guerre du 6ème arrondissement", qui donnera naissance l'année suivante à "l'Association Nationale des Orphelins de Guerre de France".

Ecoutons Paul Mathély : 

« … Lors de la création le 25 octobre 1928 de l'Association Nationale des "Orphelins de Guerre de France", j'aperçus aussitôt les trois idées fondamentales qui devaient nous guider.

- La première est que la communauté du sort des Orphelins de Guerre crée entre eux un lien de parenté spirituelle qui les incline à se grouper et à se rapprocher fraternellement.

- La seconde est que nous avons besoin de nous entraider.

- La troisième idée, la plus forte, la plus puissante, c'est la conviction que le sacrifice de nos pères nous a transmis un devoir d'action courageuse et généreuse, afin de perpétuer leur souvenir et leur exemple pour le plus grand bien de notre Patrie. » 

Par ailleurs , dans le cadre de l'Union Fédérale des Anciens Combattants - à laquelle succèdera l'UFAC après la seconde guerre mondiale - des associations départementales avaient été créées, comme dans le Gard en 1926, avec Jean Bonhomme ou à Versailles avec Scherrer.D'autre part, Jean Thiry, à Nancy, fondera à Metz en 1931 une association dite de l'Est pour regrouper les orphelins de guerre, comme d'autres le feront dans de nombreux départements !

Après de nombreux contacts et, en particulier, toujours sur l'initiative de Jacques Péricard, la rencontre entre Georges Bénard et Paul Mathély dès 1929 et plus tard, avec Jean Thiry de Nancy, c'est la création en 1932 de la

"Fédération Nationale des Fils des Morts pour la France"

Le premier président en fut Jean Thiry, plus âgé que Georges Bénard ou Paul Mathély. Quelques années après, en 1938, au Congrès du Havre, le titre emblématique et si évocateur de "Fils des Tués" fut ajouté au titre de la Fédération.

La seconde guerre mondiale et l'arrivée, hélas, d'une seconde génération de plus de 200.000 orphelins de guerre, provoqua l'unité du mouvement  et toutes les associations indépendantes ou membres de l'Union Fédérale rallièrent les "Fils des Tués" sur l'initiative d'hommes comme Jean Thiry, Paul Mathély,  Jean Bonhomme et Maurice Cardonnel  ou Edmond Nabias …

Car il s'agissait d'être réunis et de parler d'une seule voix, pour accueillir et aider les jeunes orphelins de guerre de 39/45.

Pensons à Richard Dupuy, fondateur des Fils des Tués d'Alger en 1942, à Gilbert Chabrut qui créera les Fils des Tués en Haute-Loire et à tant d'autres…C'est ainsi que fut réalisée la fondation puis l'unité du mouvement Orphelins de Guerre et Pupilles de la Nation qui a compté plus de 150 000 adhérents dans les années 1948-1950 et qui, cette année, fête donc ses 80 ans !

XXX

Chers amis, des noms se pressent dans mon esprit, des silhouettes apparaissent et des visages s'éclairent au fond de notre mémoire, de votre mémoire ! Comment ne serions-nous pas fidèles à ces amis disparus qui ont, à un moment, représenté la réalité de notre association, nous qui gardons le Souvenir de nos Pères !  

Nous devons quelque chose à tous ces amis, dirigeants et conseillers fédéraux, responsables d'associations départementales et tous ces simples militants qui se sont engagés et qui n'étaient pas les moins méritants !

Nous leur devons quelque chose de chaleureux, d'amical, de fort et de précieux :

- Nous n'avons pas oublié les adhérents de la première heure qui militaient dans nos associations naissantes !

- Nous n'oublions pas, nous les orphelins de guerre de 39/45, ce que les anciens, ceux de 14/18, ont fait pour nous, les colis, les arbres de noël, les secours à nos mères…

- L'ancien P.G. n'a pas oublié le réseau d'amitié et de soutien créé par les Fils des Tués pour essayer d'obtenir sa libération et lui envoyer des colis

- L'orphelin de guerre menacé du STO en terre ennemie n'a pas oublié les efforts conjugués pour qu'il échappe à ce cauchemar

- Vous, les orphelins de guerre de Métropole, d'Oran, d'Alger, de Constantine et du Maroc, n'avez pas oublié les camps et colonies de vacances de la Fédération à Aulon, à Entrevaux, à Tencin, à Selles sur Cher, ni vos compagnons de jeunesse

- Et ceux qui sont venus à Saint-Amant-Tallende rechercher le bon air et la Santé dans notre maison sanitaire

- N'oublions pas nos camarades d'Afrique du Nord qui désemparés en 1962 ont été accueillis dans nos associations de métropole 

- N'oublions pas également nos amis Orphelins de Guerre d'Indochine, d'Algérie et des opérations extérieures .

Il fallait, ici, évoquer tout cela, rendre un hommage fraternel à ces amis et mesurer le travail accompli !

Mais par ailleurs nous avons défendu sans cesse nos Droits pour rappeler à la France ses devoirs à notre égard… comme nous le faisons encore aujourd'hui  car nous sommes les oubliés de la Nation ! 

Enfin nous avons fait vivre le Souvenir de Morts pour la France dans notre pays, car ils ne sont pas des Morts comme les autres et nous sommes dépositaires de leur message de Paix et de Fraternité ! 

Les Fils et Filles des Tués ont réunis depuis 80 ans dans leurs associations des camarades de toutes origines, de toutes religions, de toute opinions philosophiques ou politiques !

Il y avait dans nos associations "ceux qui croyaient au ciel et ceux qui n'y croyaient pas"

Mais jamais, vous entendez "JAMAIS", depuis 80 ans, aucune divergence d'opinions ou de croyances ne nous a empêché de communier dans le Souvenir !

Nos anciens, s'ils étaient là, nous diraient :

Pourquoi la notion de Patrie a-t-elle perdue sa signification pour tant de nos compatriotes ?

Les Français sont-ils encore attachés à la terre où ils sont nés ?

Pourquoi les Français ne se sentent-ils plus dépositaires d'un humanisme qui a fait la gloire de la France et sont-ils devenus si matérialistes ?

Pourquoi l'école ne transmet-elle plus le Savoir comme il le faudrait-?

Comment fonder une identité européenne de nations solidaires, si l'égoïsme et l'individualisme sont les guides de nos contemporains-?

Ils nous diraient encore : N'oubliez pas qu une nation constitue un groupe naturel du même ordre que la famille et que ce sentiment d'appartenir à un même peuple peut alors se transformer en fierté d'appartenir à un ensemble incomparable !

C'est ce sentiment qui fait l'unité et la force des Nations ! 

Notre ami journaliste André Ironde, qui écrivait dans notre journal, nous avait confié il y a bien des années le texte suivant :                          

"Il faut qu'il y ait toujours des hommes prodigues d'eux-mêmes : de leurs biens, de leur temps, de leurs forces morales, intellectuelles et physiques. Des hommes prodigues de leur foi, et cela gratuitement. On n'assure pas la survie d'un monde avec des comptables !

Le monde a besoin de cette mystérieuse dimension que lui donne l'action militante désintéressée.

Il faut laisser aux généreux et aux idéalistes la liberté de l'être. Il ne faut pas qu'un monde trop matérialiste lasse et décourage, à la longue, les Aventuriers de l'Esprit.

Car reviendrait vite le temps des tigres !"  

Nous avons été et restons depuis 80 ans des Aventuriers de l'Esprit 

Voyez-vous, chers amis, les associations de Victimes de Guerre réunissent la Famille des Morts pour la France - Parents, Veuves et Fils des Tués -  et elles représentent à jamais les trois liens familiaux qu'une seule mort a brisés !" 

Comment parler de notre vie, de notre histoire, de notre famille sans évoquer le souvenir de nos mères !Nos mères qui nous ont tant aimés, qui ont fait de nous des hommes et des femmes responsables nous ont transmis le message de nos pères !

Car la guerre ne tue pas que les soldats en uniforme ou sans uniforme qui meurent pour la Patrie : elle mutile le cœur des mères et des enfants !  

Aujourd'hui, alors tant et tant de nos mères ne sont plus de ce monde, nous voulons leur dire : 

"Vous toutes, veuves de la guerre, mères d'orphelins, quelle douleur a été  et reste la vôtre et quel courage il vous a fallu pour vous tenir debout dans la tourmente, lutter pour vivre et élever vos enfants ! Qui pourrait exprimer, avec la plénitude qui convient, l'amour que nous avons pour vous et la profonde reconnaissance qui est la nôtre ?" 

Comme l'exprimait si bien Jacques Durand en 1971 dans notre journal des Orphelins de Guerre : 

 "Nous nous reverrons toujours, enfants, accompagnant une femme en deuil. Qu'il est triste le sort de celles qui ont achevé leur vie dans la solitude. Mères qui avez tant souffert et qui nous ont quittés, soyez bénies !"   

Oui, chers amis, c'est là, dans cet hommage filial à nos familles, à nos mères, que nous sentons la parenté spirituelle qui nous lie . C'est là, maintenant, qu'apparaît ce que fut et reste pour nous notre mouvement :

il est, en dehors de notre famille charnelle, cette seconde famille dont nous avions besoin pour être fidèles à ce qui nous engage ! 

 

Je vous le dis, chers camarades Fils des Tués, chers amis…  merci, oui, merci à vous tous qui, par votre présence en ce jour anniversaire, nous signifiez avec force que notre mouvement patriotique et généreux est vivant !

- Oui, nous sommes vivants parce que depuis 80 ans nous sommes la voix de ceux qui sont sans voix.

- Vivants parce que nous sommes restés fidèles à ce que nous avons appris

- Vivants, car nous n'avons pas oublié combien fut exceptionnel, dans notre jeunesse, notre apprentissage de la vie.

- Vivants parce nous voulons, jusqu'au dernier d'entre nous, que la voix de nos pères,  Morts pour la France, ne s'éteigne pas.  Car si leur voix n'existait pas, si leur message de Paix se perdait, si après nous leur mémoire disparaissait, alors, ils seraient morts pour rien ! 

XXX 

C'est à nous qu'il appartient, aujourd'hui, en ce 80ème anniversaire, au nom de tous nos amis disparus et que nous avons aimés d'une fraternelle affection, au nom de tous ces Aventuriers de l'Esprit, de donner aux Morts pour la France, sur cette terre qui fut celle de nos Pères, un peu de cette éternité de l'Histoire !

 

XXX  

    

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