Témoignage d’un Orphelin de la guerre de 14-18, Roger Dessaint (106 ans)
doyen des Orphelins de Guerre de Meurthe et Moselle 

          

Né à Bussang, dans les Vosges, en 1901,  Roger Dessaint garde aujourd'hui encore des souvenirs très précis des années qui précédèrent  la Grande Guerre: 
 «J'ai été élevé dans les Vosges. Je suis arrivé en 1907 à Nancy. Nous habitions au début le quartier de la prison, un appartement sans eau, sans électricité, sans sanitaires.  Les ménagères jetaient les eaux usées dans les caniveaux et nous allions chercher de l'eau à la fontaine, au coin de la rue. »

«J'ai fréquenté l'école de la rue Mon-Désert jusqu'au certificat d'études, que j'ai passé en 1913, avant le certificat de premier  ordre, à la fin de l'année 1914. Ensuite, ce fut l'été, les congés et la guerre. Je n'ai plus été à l'école. S'il n'y avait pas eu la guerre, j'aurais été plus loin dans les études. J'avais des capacités », ajoute Roger, dont l'un des fils, William, deviendra un anthropologue spécialiste de l'Asie.  

Commence alors pour le petit Roger une sombre période qui va durer quatre ans: 

 «Une maison de notre quartier avait été touchée par un obus. Nous avons dû quitter notre logement. J ai pris le train pour rejoindre ma mère à Golbey dans les Vosges, où elle résidait déjà. Un vrai tortillard qui s'arrêtait partout. Et puis, il a fallu se mettre au travail. » 
  
Car le papa de Roger, Charles-Jérémie, tisserand vosgien pauvre, a été mobilisé malgré son âge et sa situation. Né en 1879, de la classe 1899, le père de famille est parti sous les drapeaux comme simple soldat au 334e régiment d'infanterie, dès le début de la guerre :
 
« il n’y ­avait plus d'homme à la maison. J'ai pu me faire embaucher au tissage où travaillait mon père. Je m'occupais de pointer la sortie des produits du stock. Ma sœur aînée a également été obligée de travailler, elle contrôlait deux métiers à tisser » 
« Avec nos salaires, nous pouvions  faire vivre maman et notre plus jeune sœur », indique Roger Dessaint, qui se souvient  aussi des privations, ( alimentaires, mais aussi de vêtements et de charbon).
 
Le père revient de temps en temps à la maison. 
«Pas très souvent. Il s'est battu dans la Marne, à Verdun aussi. Lorsqu'il revenait en permission, il parlait très peu de la guerre et des tranchées.  Nous pensions à lui, surtout l'hiver lorsqu'il faisait si froid
En 1917, Charles­-Jérémie est grièvement blessé au visage : 
«Il a été envoyé à l'hôpital de Bordeaux, spécialisé dans la chirurgie de la face et des yeux. Ils ont pu lui sauver  un œil touché par un éclat. Il est resté ensuite trois mois en convalescence, avec son bandeau à l'œil. Puis il a été renvoyé au front», s'attriste son fils encore aujourd'hui.
Le 31 mars 1918, le caporal Charles-Jérémie est tué à l'ennemi dans le secteur de Saint-Thomas dans la Marne. Son corps repose depuis dans le cimetière militaire de Sainte-Ménehould. Une croix blanche avec une plaque nominative, parmi 5500 autres.
 
«Nous avons été avertis par gendarmerie quelques jours plus tard. Ils ont pris beaucoup de précautions pour l'annoncer à ma mère. Les premiers temps, nous allions tous les ans au cimetière de Sainte-Ménehould. Le gouvernement nous payait un ticket de chemin de fer», indique Roger Dessaint " 
L'Etat le gratifie ensuite du titre de «pupille de la nation», 
"mais «nous n'avons bénéficié d'aucune aide particulière. Il a fallu se débrouiller comme orphelin de père. C'était un homme très gentil... Il nous a beaucoup manqué.

J'ai continué à travailler au tissage. Avec mon seul certificat, à dix-huit ans, (pour partir au front en 1918, il me manquait un mois, j'ai pu devenir aide-comptable, puis comptable», ajoute Roger, qui effectuera l'année suivante son service militaire de trois ans au 158e régiment d'infanterie de Strasbourg, avant de reprendre une carrière qui le conduira dans l'administration d'une usine métallurgique à Villerupt, dans le Pays-Haut. 
   
Dans son appartement aux murs tapissés de photos de famille où se succèdent six générations, l'arrière-­arrière-grand-père, vif et alerte, il regarde pensif le casque à pointe:
«Oui ... cet Allemand devait avoir à peine vingt ans.»   
    
 
 
F.M. de L’Est Républicain « Les enfants de la grande guerre »    Roger Dessaint, fidèle adhérent  et lecteur attentif de notre journal, écrit le 16 janvier 2001 au Président de la République  Jacques Chirac : 
 
« C’est avec intérêt que je suis l’action du journal « Les Fils des Tués » au sujet du décret 2000/657 du 13 juillet dernier, attribuant une indemnité aux Orphelins juifs dont les parents sont morts en déportation – Rien pour les non-juifs – Protestation de plusieurs sénateurs, députés, politiciens et de nombreux lecteurs ».   Le « Crif » tout puissant s’impose auprès du gouvernement.
Nous considérons que toutes les Victimes de Guerre ont droit au même traitement, que le Père soit mort en déportation ou bien en combattant. Les Orphelins ont la même
douleur
, les mêmes problèmes. Il n’y pas à faire une différence entre Juif  et non Juif.. .»  
 
Le Chef adjoint du Cabinet de Jacques Chirac répond :   

« Le Président de la République a bien reçu votre courrier.M. Jacques Chirac m’a confié le soin de vous répondre et de vous assurer de l’attention avec laquelle il a été pris connaissance de vos réflexions.Je vous prie d’agréer, Cher Monsieur, l’expression de ma considération distinguée. » 

La vie de Roger Dessaint n’a pas été un long fleuve tranquille. Non seulement, par patriotisme, chaque 11 novembre, il pavoise son balcon, mais aussi en souvenir de son père,  c’est lui qui remet l’épée au Préfet permettant d’allumer la vasque du Mémorial Désilles à Nancy.

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La porte Désilles, ou mémorial Désilles, est un arc de triomphe situé à Nancy, érigé sur la place du Luxembourg, a été édifiée le 7 février 1867 en l’honneur de l’indépendance américaine et du lieutenant Désilles qui, pour éviter une effusion  de sang fratricide, s’est jeté sur la bouche d’un canon pointé par les insurgés a été mortellement blessé : Ce mémorial porte une plaque en l’honneur des Veuves et Orphelins de Guerre 
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