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Dans ses « Cahiers » en 1901, Barrès s’exprime ainsi :
« Ce n’est pas aisément que j’ai aimé la Lorraine. A dix ans, à vingt ans, à trente ans, je m’y tenais pour un exilé !"
 
 
Pourtant Maurice Barrès est né dans les Vosges à Charmes-sur-Moselle, entre Epinal et Nancy, le 19 août 1862. Mais la terre de ses ancêtres, c’est l’Auvergne, plus précisément le Sud-Ouest de Saint-Flour.
    
C’est son grand-père, vélite des armées impériales (soldat d’un corps de chasseurs légers créé par Napoléon), qui a décidé de s’installer à Charmes-sur-Moselle. Mais Barrès n’abandonnera jamais  la marque des ses origines. Aux yeux de certains, il aura toujours l’air « d’un auvergnat bien mis ». Pourtant la Lorraine finira par envahir sa pensée, effet du romantisme du 19ème siècle, si attaché au retour des origines ? 
  

A la naissance de Barrès, il ‘n’y pas encore 100 ans  que la Lorraine est française (1766). Une Lorraine qui, paradoxalement, ne jouera aucun rôle formateur dans sa jeunesse, pas plus à Charmes qu’au lycée et à l’université de Nancy.
   
A Charmes, en 1870, les troupes françaises refluent en désordre. L’image humiliante  de la défaite, l’exode alsacienne et mosellane consécutive à l’annexion de l’Alsace-Lorraine, renforcent  le sentiment de grisaille de son adolescence. Pourtant le lycée lui permettra la découverte de philosophes tels Auguste Comte et Hippolyte Taine qui vont le sensibiliser  au « culte des morts » : tout être humain signifie l’aboutissement – provisoire – d’une lignée, illustre le produit collectif d’un sol. Le « chant des morts » module la découverte de l’individu à travers celle de la société dont il est le produit.

Ainsi la découverte progressive de la Lorraine par Barrès se dessine dans une perspective liée à l’Histoire, plus précisément à une certaine vision de l’Histoire. Ce qui motive Barrès, c’est la découverte du « lien du cœur ». 
    
Il ne s’agit donc pas pour lui de la Lorraine géographique actuelle, ni même  du tout nouveau département de Meurthe et Moselle constitué à partir des régions non annexées de l’ancienne  Meurthe et de l’ancienne Moselle . Pour Barrès, la véritable Lorraine, c’est la Lorraine agricole du Sud, le Saintois, les cantons de Véselize et Haroué… une petite partie de l’actuel département située au sud ouest de Nancy. Il s’agit en fait de l’ancien canton de Vaudémont, berceau des Ducs de Lorraine, région restée à l’époque de Barrès totalement agricole donc encore très attachée aux traditions. Vision plus que restrictive sur le plan géographique, mais également sur le plan de l’Histoire.

Barrès ne s’intéresse nullement aux époques anciennes. Pour lui, la véritable histoire de la Lorraine, commence en 1477 par la victoire du Duc de Lorraine René II sur Charles le Téméraire, Duc de Bourgogne. Selon Barrès, c’est par cette victoire et l’aura  dont René II en bénéficie que naît la conscience lorraine. Une conscience qui se construit dans un affrontement incessant avec « les barbares », non seulement entre St  Empire et Royaume, mais également face aux apports étrangers introduits par la révolution industrielle : exploitation des mines de fer, explosion de la sidérurgie, développement du chemin de fer,  favorisant économie et communication mais entraînant comme effet pervers des mélanges qui sont perçus comme une lourde menace  sur la conscience propre à la tradition locale. Une conscience que Barrès cherche à épurer pour retrouver les intuitions originelles, ce qui l’amènera à faire dire à ses personnages :
    

« Tout ce que Stanislas (1737-1766) installe chez nous est odieux… en tant qu’importation qui recouvre et étouffe notre nationalité ! ».

    

Barrès leur fait même dénigrer toutes les influences françaises qui apparaissent dans les monuments des époques successives, notamment depuis la Renaissance jusqu’à ce qui considère comme « l’agonie » lorraine du 18ème siècle… 
 

Comme on peut le constater, le regard de Barrès n’est guère celui de l’historien local du 21ème siècle !
       

Alors, Maurice Barrès, régionaliste ? Ne s’agirait-il pas plutôt d’une vision davantage mystique qu’historique, la recherche d’une sorte de « Lorraine inspirée », porteuse d’une dimension ancestrale mais si éloignée des préoccupations de survie de notre région, en 1900 comme en 2009 …
     

1914 : la guerre éclate. Le régionalisme de Barrès tourne au nationalisme, un nationalisme qui amènera ses contradicteurs à le surnommer : « le rossignol des carnages ! ». La victoire de 1918 va affermir son  rêve. L’Alsace et la Lorraine annexées reviennent dans le giron français. Barrès se fait alors le défenseur d’une politique rhénane. S’il n’aime guère les liens qui favorisent l’intrusion des « barbares » et altèrent l’âme primitive, ceux-ci vont, néanmoins lui permettre d’imaginer une sorte de protectorat à l’image du 18ème siècle, incluant la Rhénanie allemande, mais catholique face au protestantisme prussien.
    

Mais Maurice Barrès meurt le 5 décembre 1923 à Neuilly-sur-Seine… Aurait-il imaginé la place prépondérante que prendra sa pensée jusqu’à la création du régime de Vichy  et bien au-delà… ?  

Mais le nationalisme barrésien a-t-il encore quelque chose de commun avec le nationalisme actuel, compte-tenu à la fois du décalage dans le temps et de ses sources d’inspiration.

La France ennemie de la Lorraine est-elle encore identifiable à notre France d’aujourd’hui ? 
   
Combien de nos pères et de nos aïeux lorrains ont payé de leur vie le « lien du cœur » qui nous unit à notre République ? 
    
Pourtant pour clore mon propos, j’emprunterai à Barrès une phrase  que je livre à votre méditation :

 


  
           « Penser solitairement, c’est s’acheminer à penser solidairement »
                                   Maurice Barrès - Un homme libre -
 

                                                                                           Daniel Gabriel