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DEUXIÈME GUERRE MONDIALE

 

 

« Inéluctablement le voile de l’oubli s’étend peu à peu.

Cette page de l’histoire si belle, si particulière à notre région

pyrénéenne aurait mérité d’être mieux connue

et ses Acteurs plus honorés. Peut-être est-il encore temps ? »  


  
                                                     Manuel Ricoy, le 14 octobre 1995   

 

Hommage aux passeurs de la vallée d’Aspe

Témoignages recueillis par Louis Loustau-Chartez

  Ils étaient des montagnards authentiques, souvent de simples agriculteurs, bergers ou villageois, connaissant parfaitement la montagne, dans cette haute vallée pyrénéenne toujours aussi belle; verdoyante et colorée de fleurs multicolores l’été et toute blanche en hiver.  

De 1941 à 1944, ils ont guidé les réfugiés jusqu’en Espagne « terre d’accueil pour les parias » du régime de Vichy poursuivis par la Milice française et les patrouilles allemandes. Les aviateurs alliés tombés en France et cherchant à rejoindre l’Angleterre via Madrid et les Français fuyant l’occupation prenaient également les mêmes guides et les mêmes itinéraires. Le refus d'une France occupée par les Nazis et le rejet du Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) va pousser des milliers de Français à franchir les Pyrénées pour rejoindre les Forces Françaises Libres en Afrique du Nord via les geôles espagnoles (1). 

 

Les passeurs de la vallée d’Aspe ont risqué leur vie. Certains ont été Arrêtés, tués en vallée d’Aspe ou déportés et morts en déportation. Beaucoup d’évadés leur doivent leur survie dans cette sombre et dangereuse période de l’occupation allemande.   

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 La haute vallée d’Aspe (vallée glaciaire) dans les Pyrénées-Atlantiques s'étire le long du gave d'Aspe sur près de quarante kilomètres, du village d'Escot à 290 mètres d’altitude jusqu'au col du Somport (2), à 1 632 mètres, marquant la frontière avec les montagnes de l'Aragon en Espagne. Elle se compose de 13 communes toutes très modestes et dont l’économie est basée sur une agriculture de montagne. Le passage vers l’Espagne se présente sous la forme d’une muraille haute (3), cf. le cirque de Lescun, qu’il faut franchir en empruntant des chemins en corniche car les cols sont occupés par les Allemands et les sentiers sont régulièrement contrôlés par leurs patrouilles.   

 

TEMOIGNAGES RECUEILLIS PAR LOUIS LOUSTAU-CHARTEZ 

 

La tragédie de Lhers

« S'il est une famille en vallée d'Aspe à qui l'on doit respect et reconnaissance c'est la famille Lalhève. L'un des fils Jean-Pierre était entré dans une filière de passage pour l'Espagne. Le réseau acheminait les clandestins jusqu'à la gare de Cette Eygun cachés dans la locomotive. Jean-Pierre les conduisait jusqu'à la frontière mais, repéré ou dénoncé, il fut poursuivi par les Allemands. Sur le point d'être arrêté, il s'enfuit. Son père et son frère furent conduits à la Kommandantur. La famille fut prévenue. « Si Jean Pierre se rend ils seront libérés » Il se rendit mais les trois membres de cette famille furent déportés.
Ils ne revinrent pas !!! »

 

Le réseau d’ « Achille »

"...François Bellocq avait beaucoup de relations : Les personnes souhaitant franchir la frontière arrivaient à Lourdios et étaient hébergées route de la forêt d'Issaux. Lorsque le groupe était constitué, François l'accompagnait à Osse où il était pris en charge par deux passeurs : Pierre Surs et Clément Casuela. Les deux guides accompagnaient le groupe dans la nuit en prenant le maximum de précautions. Arrivés à la frontière, ils l'orientaient vers la vallée de Roncal en Espagne et rentraient chez eux avant le lever du jour. C'est au retour d'une de ces expéditions que les deux hommes sont tombés dans une embuscade. Pierre Surs est fait prisonnier tandis que Clément s'enfuit et reçoit une rafale dans les jambes. La neige glacée recouvre le sol. Il trouve un abri et s'y blottit. Il restera ainsi quatre jours dans le froid et la souffrance ». ... «Transféré à Oloron à la clinique Laffite où il subit l'amputation d'une jambe, peut-être même des deux, mais décède vite après. Clément Casuela est inhumé au cimetière d'Osse-en-Aspe et son nom figure sur le monument aux morts.

Quant à Pierre Surs, il fut transporté à Pau et confronté à François Bellocq. Les deux hommes déclarèrent ne pas se connaître. François Bellocq fut libéré assez vite tandis que Pierre Surs fut emprisonné au Fort du Hâ près de Bordeaux. Il y séjourna de longs mois, privé de nourriture et soumis à des interrogatoires répétés. Il revint chez lui, épuisé et amaigri, ne pesant plus que 40 Kg. »

 

Hommage à Tino

Dans un long interview donné à la Fondation Général Leclerc de Hauteclocque, Louis Troitino nous explique ce qu'étaient les activités des passeurs qui souvent à la barbe des Allemands réussissaient des missions extrêmement périlleuses. Il raconte le drame qu'il a vécu à un kilomètre de la frontière .Dans le groupe qu'il accompagnait se trouvaient Michel Poniatowski ,futur ministre, et le couple Langlois.

Maurice Langlois s'était évadé du Fort du Hâ (Gironde) où il avait été torturé (ongles arrachés et sévices divers). Très affaibli par la détention, il s'effondra tout près de la frontière. La neige tombait abondamment et bientôt le corps fut recouvert d'un épais linceul blanc Madame Langlois et tous les membres du groupe décidèrent d'un commun accord de poursuivre leur chemin vers l'Espagne. Les passeurs redescendirent laissant le mort sur place. Ce n'est que plus tard que les Allemands le découvrirent intact dans la neige. Il fut inhumé au cimetière d'Accous. Nous avons retrouvé le témoignage de Michel Poniatowski "Nous avons franchi la montagne dans des conditions extrêmement dures. Nous avons perdu deux amis en route, morts de froid. L'un s'appelait M.Soroco, l'autre Maurice Langlois évadé de la prison et souffrant d'une pneumonie. Sa femme l'accompagnait. »

« Le comte Renaud de Changy ancien évadé par la vallée d'Aspe est venu de Belgique rendre un hommage aux passeurs.
Regroupés dans un hôtel à Lurbe, les clandestins, en route pour l'Espagne seront pris en charge par Tino, Catherine Traille, alors âgée de 17 ans, et Jean-Baptiste Capdaspe. Le groupe bien encadré passera devant la kommandantur de Bedous et gagnera la montagne pour rejoindre la frontière.


En hommage à Tino Troitino, à Pierre et Catherine Traille, à Jean-Baptiste Capdaspe, le comte Renaud de Changy déposera une plaque à Lhers et une deuxième à Hecho (Espagne). » Tino dénoncé et arrêté sera déporté et mourra à Ravensbruck. 

    

Estimation des passeurs de la vallée d’Aspe : 30

   

URDOS (66 habitants) : Cinq ACCOUS (431 habitants): Trois
BORCE (173 habitants) : Six BEDOUS (530 habitants) : Quatre
ETSAUT (80 habitants) : Un? SARRANCE (216 habitants) : Un
LEES-ATHAS (281 habitants) : Quatre ESCOT (127 habitants) : Deux
OSSE (334 habitants) : Trois SAINTE-ENGRACE (commune voisine de la vallée d’Aspe) : Un



   
 Le Bilan humain pour la vallée d’Aspe est impressionnant 

L’auteur Louis Loustau-Chartez estime que plus de 100 jeunes Réfractaires au STO de la vallée d’Aspe se sont évadés de France et ont rejoint les Forces Françaises ou Britanniques après avoir été « au passage internés » de longs mois dans les geôles franquistes. Onze de ces évadés volontaires ont été tués au combat. 

     

Théodore Troitino dit Tino, Jean Baptiste Lalheve, Jean Pierre Lalheve, Léon Lalhève sont pour la vallée d'Aspe les quatre passeurs morts en déportation. 

    

Clément Casuela, Julien Perez, Joseph Candaudap, le lieutenant Lefèvre alias Lévêque, passeurs ou résitants sont morts en vallée d' Aspe.   

 

 Ils sont tous morts pour la Patrie 

 

   

Références d’ouvrages : 

« Les fougères de la Liberté » de Mme Emilienne EYCHENNE
« Basses Pyrénées,
Occupation Libération 40-45 » de Louis Poullenot
 
« Des Béarnais sur tous les fronts 39-45 » de René Daudeville  la Maison du patrimoine-1995
Mme EYCHENNE E., Les montagnards de la liberté, Milan, 1984, Toulouse  
Mme EYCHENNE E., Les Pyrénées de la liberté, Milan, 1989, Toulouse
Jean de Bedous un Heros Ordinaire du Val d'Aspe aux Vosges 1943 1944 de Faliguerho Micheline

Autres régions des Pyrénées (Ariège) :
AGUILA F., "Les cols de l'espoir. Passage des Évadés de France 1942-1943", Le Pas d'Oiseau, 2008, Toulouse
NADOUCE S. et O., Mémoire de la montagne, 1943 : une épopée tragique, Lacour, 1998. 

(1) Le régime pénitencier espagnol : six mois très durs « Ils choisirent la périlleuse aventure des Pyrénées, pour l'honneur de servir », a écrit le maréchal de Lattre de Tassigny à propos de tous ceux qui, en 1942-1943, quittèrent la France par ces montagnes.Les Évadés de France vont d'abord connaître les camps d'internement de Franco, notamment celui de Jaca ou de Miranda del Ebro etc…, avant d'être libérés pour atteindre enfin le Maroc. Là, ils s'engagent dans les armées alliées pour très vite participer aux grands débarquements des années 1943-1944.Leur mission accomplie, ces soldats de l'ombre sont rentrés dans l'anonymat.    

(2) Somport : signifie le passage (ou port) du Sommet.     

(3) Extrait d’un récit : « nous eûmes le temps de balancer les sacs versant espagnol et en courant de nous mettre à l’abri derrière les rochers ».  

 

-------------------- Mise en page Jacques Monbeig-Andrieu -------------------