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PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

CLotilde Bizolon, La Maman des Poilus   



Le lundi 4 mars 1940, pendant la drôle de guerre, la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre à travers la ville et ses faubourgs : la mère Bizolon est morte, la mère Bizolon a été assassinée. Le Progrès n’annonça officiellement la nouvelle que le mardi. Les funérailles, prises  à sa charge par la ville de Lyon, étaient prévues pour le jeudi 7 mars. Elle allait avoir 69 ans, et elle avait repris du service. Vraiment, on ne pouvait imaginer un crime plus odieux.

 

  

 

On imagine difficilement aujourd’hui la popularité de cette femme pendant la période de l’Entre-deux guerres, et encore longtemps après. On l’appelait la « Maman des poilus ». Aujourd’hui la rue qui prolonge la rue Sainte Hélène entre le quai de la Saône et la rue Vaubecour perpétue sa mémoire. De son vrai nom, elle s’appelait Clotilde Bizolon. Née Clotilde Thévenet à Coligny, elle s’était mariée dans cette commune. Le couple avait eu un enfant  et était venu s’installer à Perrache, où le mari s’était établi cordonnier. (Il est mort peu avant la guerre).

  

  

Dès le début de cette guerre, le fils âgé de 23 ans avait été mobilisé et envoyé sur le front. C’est en pensant à lui  et aux milliers de jeunes qui allaient partager son sort sous l’appellation de « poilus » qu’aidés de quelques amis et voisins, elle avait disposé dans le hall de la gare de Perrache un comptoir fait de larges planches reposant sur six tonneaux de bois et sur lequel elle servait aux soldats en transit le café et le vin, surtout pour leur soigner le moral. « Venez les p’tits, n’ayez crainte, ici c’est gratuit ». Certains poilus tenaient néanmoins à verser une obole dans le petit quart de fer blanc placé au bout du comptoir.

  

  

  

C’est le 26 mars 1915 que le malheur lui tomba sur la tête :
un employé du 2ème arrondissement venait lui annoncer la mort de son fils unique, Georges Bizolon, sergent major de la 3ème compagnie des chasseurs à pied, tué au combat à Noulette (Pas de Calais).

  

 

Elle avait promis à ce fils que, même après sa mort, elle continuerait sa tâche. Et, elle le fit, avec une résolution et une vaillance renouvelées.

  

  

Dans la gare de Perrache, c’était souvent la cohue : femmes et enfants du Nord, fuyant l’offensive allemande, blessés qu’on ramenait à l’arrière, jeunes recrues  qu’on dirigeait sur le front. Et les familles venues les attendre et les embrasser au passage. Mais la gare était aussi le lieu de tous les trafics, au milieu des départs déchirants et des retrouvailles inespérées. Mme Bizolon impavide continuait à verser son café bien chaud aux groupes de soldats, pour la remercier, lui entonnaient la Madelon.

  

  

Mais  ils se montraient moins familiers avec Clotilde Bizolon et ils commençaient  à appeler « la mère Bizolon », déjà vieillie sous le poids de la fatigue et du chagrin.

  

  

Sa principale préoccupation, c’était de trouver l’argent nécessaire à la poursuite de son œuvre charitable, car les poilus et les voisins s’étaient passé le mot et ils étaient de plus en plus nombreux à se presser autour de son comptoir improvisé.. Certains glissaient des pièces d’argent plus ou moins discrètement dans la timbale en fer blanc, en particulier un riche Américain, un certain M. Hoff, qui allait bientôt sérieusement l’épauler.

  

  

Alors, elle n’improvise plus. Elle est devenue ce qu’on appelle une dame d’œuvre, et son oeuvre c’est « le Déjeuner du Soldat ». Elle rédige même un opuscule à l’intention des plus charitables et la manne commence à tomber. Bien corsetée dans son éternelle robe noire et munie de son sac à main en toile cirée, elle continue à tirer les sonnettes. Une voisine inscrit sur un cahier les comptes de la buvette.

  

 

Enfin, le maire Edouard Herriot donne satisfaction à la mère Bizolon et ceux, de plus en plus nombreux, qui interviennent pour elle. Il fait construire devant la gare un abri en « dur », planchettes étanches et bien soudées  entre elles, avec toit de zinc et comptoir extérieur desservi par un guichet.

  

On a même prévu une cheminée pour le café. En somme un vrai « pied humide » où toute la misère du monde continue à défiler, survivants de Verdun, Gazés et Gueules Cassés. Certains racontent leur « chemin de croix » aux jeunes recrues qui vont prendre leur place dans les tranchées : le Chemin des Dames et les mutineries de Craonne…

  

  

La mère Bizolon est là pour les réconforter : « pensez à la prochaine perm, à la gentille marraine qui vous offre son cœur et vous tricote des chaussettes… »Elle-même se soutient  le moral en s’octroyant de temps en temps une petite gorgée d’Arquebuse. En tout cas, elle n’est plus toute seule : voisines et amies assurent la relève, mais elles aussi voient s’accumuler les deuils autour d’elles.

  

  

Elles s’occupent également du raccommodage pour le vestiaire de la mairie ; il faut faire de la charpie, rapetasser les vareuses.

 

  Heureusement, les Américains sont arrivés et à l’automne 1918, l’ennemi commence à battre en retraite. Les commentaires vont bon train et sur les trottoirs et dans les boutiques : maintenant c’est la peste qui s’en mêle, qu’on appelle pudiquement la grippe espagnole.

 

  

  

Pour fêter l’armistice, Clotilde a sorti de la naphtaline la robe des jours heureux, avec un large col blanc à échancrure qui fait ressortir la sérénité de son visage fatigué par l’activité  incessante. Elle se sent trop vieille pour se couper les cheveux et raccourcir ses jupes, comme ses jeunes amies. Bientôt il n’y aura plus personne dans la buvette : elle se sent à la fois soulagées et nostalgique « et maintenant que vais-je faire ? » se dit t’elle.

  

 

Elle a pris la relève de la buvette, sa boutique ne désemplit pas : les Lyonnais mobilisés viennent  raconter leur guerre devant un petit verre d’Arquebuse. C’est toujours la maison du Bon Dieu !

  

  

En mai 1925, Edouard Herriot lui-même vient la décorer de la Légion d’Honneur, pour services rendus à la Nation. C’est la première de plusieurs décorations françaises et étrangères qui font faire d’elle une sorte d’héroïne civile.

  

   La mère Bizolon devient un personnage de légende : partout on l’invite, on se l’arrache.

Elle approche alors de la soixantaine, elle se sent les jambes lourdes. D’un geste habituel, elle relève  une chevelure grise, en chignon, dont les mèches retombent. Les mamans du quartier se sont mises à travailler, lui confient leurs petits, dont elle s’occupe à merveille, toujours aussi attentive et patiente.

  

  

On l’a aussi branchée sur diverses œuvres charitables, qu’elle sert activement : elle s’est remise à tirer inlassablement les sonnettes. De derrière les voûtes à la Comédie, sa silhouette est familière. Il lui arrive même, avec son éternel cabas noir, de monter jusque sur le plateau par les rues pentues de la Croix-Rouge et de s’arrêter chez un ami cafetier « ancien poilu » pour s’enquérir des rescapés.

  

  

Elle s’occupe aussi des vieux, fait leurs commissions, leur apporte le journal qu’elle commente volontiers avec eux.

  

  

Le dimanche 9 octobre 1930, comme des centaines de lyonnais elle a défilé autour de l’énorme monument aux Morts érigé dans l’île aux cygnes du Parc de la Tête d’Or, parmi les anciens combattants, veuves, orphelins  et aussi les curieux. Elle est restée un long  moment devant le nom de son Fils, Georges Bizolon, inscrit dans la pierre.  Puis elle s’est hâtée vers la basilique d’Ainay, dans la chapelle de la Ste Vierge où le nom de Georges Bizolon est inscrit sous le soldat sui se traîne en implorant le ciel.

  

 

Elle s’accordait peu de répit qu’en allant chaque année passer quelques jours de repos chez les Hoff, ses ami Américains.

 

Elle approchait des 70 ans et son médecin commençait  à porter sur elle un diagnostic peu optimiste. Autour d’elle, l’horizon semble aussi devenu bien sombre : elle a perdu une amie très chère et on parle de plus en plus de guerre, on ne peut plus feindre d’ignorer le danger hitlérien.

      

Fin août 1939, la gare de Perrache est déjà à l’heure de la guerre : les jeunes recrues se hissent à bordt des wagons pour rejoindre leur lieu d’affectation. L’une d’elle traînée par deux gaillards vers son wagon, se débat et hurle « je ne veux pas mourir en Pologne »Les familles en grappe au bas des compartiments  attendent le moment déchirant du départ. Le dimanche 3 septembre, c’est l’allocution d’Edouard Daladier et la déclaration officielle de la guerre.

    

La mère Bizolon reprend aussitôt son service de guerre à la gare. Le « pied humide » est toujours là et la grosse cafetière est repartie comme en 14 ? Mais l’hôtesse est fatiguée. Pourtant, tous les matins, elle s’efforce de monter servir aux bidasses de passage(on ne les appelle plus les poilus) vin chaud ou bol de bouillon.

  

Maintenant les dons des Lyonnais et les subventions de la municipalité  la tiennent à l’abri des besoins et les démarches quémandeuses ; mais ses jambes commencent à la trahir et lui rendent difficiles les trajets et la station debout.

    

Hélas, commencent à rôder autour d’elle toutes sortes d’individus louches, implorant aussi une aide, et de vilaines rumeurs courent sur elle. Elle a un pressentiment : « Un jour, il m’arrivera un malheur ».

   

    Le jeudi 29 février, le voisin droguiste entend plusieurs plaintes venant de chez la mère Bizolon… ; pris de panique, il se précipite, saisit une barre de fer et force la porte. Par terre, dans une mare de sang, la « Maman des Poilus » est en train de râler.

 

Le droguiste se rue dans la rue pour appeler à l’aide. Immédiatement,  tous les voisins accourent, s’entassent devant la boutique et se lamente en disant : « Ca devait arriver , avec tous les traîne-savates qu’elle accueillait ».

 Elle venait de recevoir  pas mal de vêtements pour ses petits, elle devait aller les porter à Perrache…On la transporte à l’Hôtel Dieu. Le commissaire tente de l’interroger ; elle est encore consciente sur son lit de souffrances : « j’ai été attaquée par un jeune qui venait relever le compteur »
  

Quand Edouard Herriot lui rend visite à 20 heures, elle ne parle plus, elle semble encore sourire, puis elle entre dans un coma profond. Le dimanche 3 mars à 6 heures, elle a cessé de respirer.Le lendemain, en face de l’Hôtel Terminus , le « Déjeuner du Soldat » est fermé. Sur le toit , flotte le drapeau tricolore, barré d’un large crêpe de deuil. 
  
Le Cardinal Gerlier, le Président des Anciens Combattants, les conseillers municipaux, des centaines de personnes viennent s’incliner sur son corps. Les funérailles seront célébrées le jeudi à Saint-Martin-d’Ainay.

L’émotion soulevée à Lyon par ce crime odieux sera longue à s’apaiser.
Pendant ce temps, l’enquête piétine mais rien ne permettra de mettre la main sur l’assassin.

Une seule chose apparaît certaine : « la Maman des Poilus » a été victime d’un crime crapuleux. Sans doute sa générosité légendaire l’avait-elle fait imaginer plus riche qu’elle n’était…Clotilde Bizolon fut une sainte laïque et sa fin fut celle d’une martyre. 

 

     

Michel Grivet 

   

Lorsque sa tombe fut en fin de concession, Michel Grivet avec l’Association « Ceux de Verdun » a demandé à la mairie de Lyon de perpétuer cette concession et tous les ans aux 11 novembre sa tombe  est fleurie.