Par Jean Desmarès

Président Fédéral Honoraire 

 

A la demande de Jean Lavignasse, notre dévoué Président et de Mathilde Lorrain, notre rédactrice en chef bien aimée, me voilà devant vous, amis Fils et Filles des Tués, pour évoquer l'Histoire de notre mouvement dont nous fêtons cette année le 87ème anniversaire… à Saint Georges de Didonne

Depuis 53 ans à vos côtés et jeune alors, appelé par nos anciens, orphelins de guerre de 14/18, je devins à 39 ans Président de la Fédération Nationale en 1976… juste avant le cinquantenaire de notre mouvement ! Et depuis, proche ou éloigné, je suis resté avec vous !

 

L'Histoire que voici vous permettra de vivre certains moments d'intense émotion qui ont été partagés en commun et qui ont contribué à créer "L'Esprit Fils des Tués".

 

Vous revivrez, je l'espère, les belles heures, les espoirs, les difficultés et les peines de ceux qui établirent la réalité de notre mouvement, l'idéal, la persévérance et les victoires pour faire des Fils des Tués le beau et magnifique mouvement que nous aimons.

Mais tout choix de ces moments principaux et les citations du nom de certains camarades, procède d'une sélection… et votre indulgence pour les oublis sera      bienvenue  de votre part !

 

Permettez-moi de citer Charles Péguy…

"Il y a dans ce qui commence une source qui ne revient pas… un départ, une enfance qui ne se retrouve jamais plus"

 

Ce fut le 14 mai 1927, à la mairie du 6éme arrondissement de Paris que se réunirent quelques jeunes gens et jeunes filles convoqués par Mr Berger et Mme Larnaudie de l'Office départemental des Pupilles !

Il y avait là, avec d'autres, Mlles Faure, Lamole et Gugielmi ainsi que Paul Mathély âgé de 18 ans, les frères Durand, les 2 frères Pierre et André Bompaix et Scalabre… tous mineurs ! Vous voyez, mesdames, les Filles de tués sont présentes depuis le premier jour… 

Paul Mathély expliqua alors qu'il avait rencontré Mme la Comtesse Las Cases et monsieur Leven, vice-présidents de l'Office National des Pupilles de la Nation qui souhaitaient voir les Orphelins de Guerre se grouper en une association.

L'auditoire enthousiaste décida d'un comité provisoire dont Mathély fut désigné Président.

Après les vacances, le 9 novembre 1927, une assemblée générale constitutive décida la création de "l'Association Amicale des Orphelins de guerre du 6ème arrondissement"

 

En décembre 1927 parution du bulletin n°1 de l'Association et sous la signature de Mathély la définition de son Esprit !

Il écrivait :

"La pensée du sacrifice de nos pères, qui nous est toujours présente ne se borne pas à nous réunir. Elle nous donne une vocation de courage et de générosité…"

 

Dans le n° 2 du 1er février 1928 on lisait ceci :

Nous aurons le grand honneur de ranimer la Flamme sous l'Arc de Triomphe le samedi 11 février prochain.

Pour la première fois un groupe d'Orphelins de Guerre ravivera la Flamme.

C'est Paul Mathély qui le 11 février 1928 raviva la Flamme au nom des Orphelins de Guerre.

Paul Mathély était allé voir en Janvier 1928 aux Invalides le Général Gouraud, héros des Dardanelles - où il laissa son bras droit – Il était Président du Comité de la Flamme (et le restera jusqu'en 1946) et je laisse la parole à Paul Mathély :

"Le général Gouraud me regarda de son oeil bleu de glace et je craignis d'en perdre la voix.

Cependant je lui exposai que ceux dont le père avait été tué avaient, au premier chef, le droit de raviver la Flamme qui brûle sur la tombe symbolique qui est celle de tous les morts. Il m'écouta impassible, et me répondit seulement : Mon petit, vous raviverez la Flamme le mois prochain ! Et ce fut fait. J'ai donné à ce geste symbolique une valeur transcendante !"

 Mais il nous faut présenter un autre noyau d'Orphelins de Guerre qui avait mis ce pieux devoir vis à vis du Soldat Inconnu au premier rang de leur préoccupation…

 

Tout a commencé, racontait André Bossuet, dans les locaux d'un patronage parisien… il disait :

"Quatre camarade d'école avant le certificat d'étude et pour trois d'entre eux, pensionnaire en 1917 dans un collège des Côtes du Nord… Leurs mères déjà veuves travaillaient durement à Paris…

Quatre bons amis âgés de 22 à 26 ans, qui se nommaient : Georges Bénard, notre premier et vénéré président fondateur, son frère René, Pierre Bernard, et moi-même – tous quatre animés d'une foi profonde"

 

Août 1927 ! Une profanation ignoble de la Tombe du Soldat Inconnu révoltent les Français …

Les anarchistes Nicola Sacco et Bartoloméo Vanzetti avaient été condamnés à mort à Boston en 1921 pour le meurtre de deux hommes, lors du vol dans une manufacture de chaussures le 15 avril 1920. La condamnation à mort, prononcée six ans avant et ne reposant pourtant sur aucune preuve tangible, fut exécutée le 23 août 1927. Le mouvement d'opinion lancé en faveur de la grâce des deux anarchistes italiens, Sacco et Vanzetti, et leur exécution sur la chaise électrique, donnait l'occasion aux dirigeants de l'extrême gauche de mobiliser les masses et de démontrer leur audience. Il semble que la nouvelle de l'exécution, qui se propagea soudainement dans Paris au cours de l'après-midi du 23 août 1927, soit tombée sur une population ouvrière parisienne chauffée à blanc et toute prête à s'émouvoir… Une barricade, dressée à l'angle de la rue Réaumur et du boulevard Sébastopol avec des arbres abattus et des charrettes, fut enlevée de haute lutte par les forces de l'ordre dans une atmosphère de véritable émeute. Les manifestations aux Etats-Unis et à l'étranger, l'appel du Pape et de Mussolini n'étaient pas parvenus à infléchir la justice américaine. Ils seront réhabilités en 1977.

Mais la scène qui fit le plus scandale ce 23 août 1927 fut la profanation de la dalle sacrée de l'Arc de Triomphe par trois à quatre cents manifestants communistes refoulés des abords de l'avenue d'Iéna. Ce fut l'occasion pour Georges Bénard et ses jeunes camarades de manifester leur réprobation et d'organiser une veillée d'hommage sous l'Arc de Triomphe, devant la tombe du Soldat Inconnu, en réparation de cet outrage !

Nos 4 amis en sont donc, et Georges Bénard, leur aîné, se fait leur porte parole auprès du journaliste Jacques Péricard et par son intermédiaire obtient une place en juillet 1927 dans les colonnes de l'Intransigeant.

C'est pour demander que soit défendue, sauvegarder et cultivée la mémoire de leur Pères et revendiquer l'honneur de former une garde sacrée devant l'Inconnu, garde constituée par les Fils de Pères disparus ou non identifiés.

L'idée est reprise par un quotidien parisien, "l'Ami du peuple" et le 10 septembre 1927 eut lieu une première réunion  à laquelle assistaient de nouveaux camarades tels que Philippe Boutroux, Daty, Dezaire… et d'autres plus effacés mais néanmoins ardents !

De cette réunion sortit un comité et un titre "Les Fils des Tués" !

"L'association Nationale des Fils des Tués" déposa ses statuts le 11 juin 1928… Georges Bénard en était le premier Président.

A cette occasion on pouvait lire dans la presse…

" L'indignation suscitée chez les anciens combattants par le scandale Seguy-Agar devait trouver un écho parmi les jeunes hommes qui remplacent leurs pères morts au champ d'honneur… le Gouvernement refuse de chasser ces deux embusqués de la Direction de l'Office des Pupilles de la Nation, les grandes associations d'anciens combattants sont inactives… alors les orphelins de guerre ont décidé de s'organiser et fondent une association dont nous publions ci-dessous les statuts."

A la suite, le 25 octobre 1928, l'Association amicale des Orphelins de Guerre du 6ème arrondissement a élargi son action en modifiant ses statuts et en adoptant le nouveau titre  d' "Association des Orphelins de Guerre de France", Paul Mathély en est le Président.

 

Les uns et les autres étaient jeunes, ils distibuaient des tracts sur les Champs Elysées, prenaient des coups de pélerines de la part des gardiens de la paix…

 

Un drapeau venait de se lever pour 800.000 enfants de Tués.

Il allait rappeler nos devoirs et nos droits imprescriptibles, ceux que Georges Clémenceau avait jetés du haut de la Tribune à la face du monde !

Un journal fut créé – que dis-je, deux journaux ou bulletins puisque deux associations – pour faire connaître nos buts et notre action…

 

Et puis, un jour, au début des année 30 je crois, la Chambre des députés opposa une fin de non recevoir aux Droits des victimes de guerre !

Le gouvernement trouvait quelque peu encombrant ces jeunes qui n'étaient pas allés au feu !

Alors les Fils des Tués décidèrent de passer à l'action… une offensive en grand !

Entrés discrètement dans les tribunes du public de l'Assemblée Nationale,  ils ont déversés sur la tête des députés force tracts… gardes républicains, huissiers, députés abasourdis… rien ne manqua pour arrêter les trublions !

Identité relevé, les Ophelins de Guerre sont rentrés chez eux et les députés vexés par le camouflet infligé par des gamins de moins de 25 ans !

Bindé-Baron, Boutroux, Durand, Lefaure, Clémenti étaient de la partie... Il avait été décidé que les poches seraient vides de tout document… mais Clémenti avaient des tracts politiques et fut exclu du mouvement pour cette raison.

(Le Parti français national-communiste sera fondé par Pierre Clémenti en 1934. Il est rebaptisé "Parti Français National Collectiviste" en 1940 avant d'être dissout en 1944 pour sa collaboration active avec les nazis. Depuis, le courant national-bolchévique est représenté par le Parti communautaire national-européen.)

La province voit naître des groupements : en Seine et Oise avec Georges Scherrer alors étudiant en droit, dans l'Aube, le Nord, la Bretagne, la Bourgogne, la Normandie…

Puis le midi de la France en 1928, avec les associations du Var, des Bouches du Rhône et de l'Hérault qui en mars 1932, à l'issue d'un Congrès à Montpellier fusionnèrent dans le première Fédération Nationale des Orphelins de Guerre, déclarée à Marseille…

En 1931, grâce au médecin militaire Debenedetti en poste à Nancy qui lança un appel dans le presse pour inviter les Orphelins de Guerre de l'Est à se rassembler, Jean Thiry jeune avocat à la Cour d'Appel de Paris ayant lu cet appel et après un contact avec Mathély prit  l'initiative de créer en décembre 1931 l'association des Orphelins de Guerre de l'Est qui comptera rapidement un millier de membres.

Mathély est partout où il peut être utile : il souhaite un mouvement national qui fédère toutes ces associations diverses…

Il est présent à la fondation  de l'association de l'Est, il se rend à Montpellier et rencontre les dirigeants de la Fédération de Marseille.

En avril 1932, Paul Mathély sent que le rassemblement est proche : Il écrit dans le bulletin de son association un article sous le titre : "L'Unité nécessaire".

C'est ainsi qu'après bien des pourparlers…  une réunion fut convoquée le 18 novembre 1932 à la mairie du 6ème arrondissement.

Les représentants de l'EST menés par Jean Thiry, Gardes représentant la Fédération de Marseille, André Scherrer de l'amicale de Seine et Oise, Les Fils des Tués nombreux menés par le président André Cazac et les Orphelins de Guerre de France avec Simonne Faure, Paul Mathély, Durand et Lefaure.

La Présidence de la séance revenait au Doyen d'âge : Jean Thiry

 

Après bien des escarmouches et discussions entre les "Fils des Tués" et les "Orphelins de Guerre de France"… au bout de deux heures, un consensus – enfin !

La nouvelle Fédération s'appellerait

"Fédération Nationale des Fils des Morts pour la France" !

Le premier Congrés national se réunit à Paris le 26 mai 1934

Quelques jours plus tard, le 15 juin 1934 sortait le journal fédéral "Fils des Morts pour la France"  qui rendait compte du Congrès.

Début 1935, une grande figure apparaissait…Edmond Nabias de Nice…

Lui et 3 sœurs, orphelins de guerre ! Les 3 enfants du frère de sa mère, les 3 fils Ninck orphelins de guerre… ainsi étaient souvent les familles dans cette douloureuse époque !

Dès 1932 Ninck et Nabias avaient pris contact avec Gardes à Marseille et ce fut le déclic qui décida de la création de l'association départementale des Fils des Tués des Alpes Maritimes - Edmond Nabias en fut le premier Président.

Elle s'affilia en 1934 à cette Fédération Nationale des Orphelins de Guerre de Marseille.

Après des contacts avec Jean Thiry et Paul Mathély, au Congrés de Nancy de mai 1935, Gardes, Ninck et Nabias ont apporté l'adhésion de la Fédération Nationale de Marseille à la nouvelle "Fédération Nationale des Fils des Morts pour la France".

Auparavant la fédération avait reçu les apports des nouvelles associations du Nord avec Valbrun et de l'Oranie… ajoutons que les associations de Dijon (présidée par  Donard) et du Havre (présidée par Mangold) étaient sur le point de rejoindre !

Ainsi en 1935  un pas essentiel fut franchi : un mouvement unifié en Fédération d'associations départementales après éclatement des autres associations nationales ou indépendantes…

1936 –

Henri Maupoil – fils de Tué – devient Ministre des Pensions. Décret habilitant les orphelins de guerre à siéger dans les offices ! En 1937 notre ami Lacroix entre à l'Office départemental des ACVG de la Seine …

1938 – Congrès du Havre

Ce fut la consécration de la fusion sous le nom de "Fils des Tués" malgré l'opposition de Paul Mathély sur le terme de "tués"… réticence que Georges Bénard évoque dans une lettre manuscrite en 1967 avant le 40ème anniversaire de notre mouvement !

Un pélerinage fut organisé en novembre 1938 regroupant des Orphelins de Guerre étrangers y compris des allemands sur la tombe du Soldat Inconnu en vue d'une réconciliation franco-allemande… La Paix, tant recherchée par notre mouvement !

Les Fils des Tués se posaient déjà la question dans les année 38-39 de l'avenir du mouvement quand il n'y aurait plus d'orphelins de Guerre…

1939 – Le Guerre – notre ami Scherrer qu'une infirmité dispense de revêtir l'uniforme, assume presque seul la continuité de l'action à la fédération.

1940 -

L'occupation et la ligne de démarcation obligent la Fédération à se diviser en deux tronçons.

En zône occupée elle fonctionne sous la responsabilité de quelques camarads : Bindé-Baron, Jacques Durand et Robert Lacroix. En zône occupée elle est animée de Saint –Savin-sur-Gartempe dans la Vienne (à 50 kms à l'est de Poitiers) par le Président Jean THIRY.

Accueil des jeunes orphelins de Guerre de 1940. Recensement des Orphelins de Guerre de 14/18 . Envois de colis aux prisonniers. Interventions pour les cas sociaux.

MAI 1941

Congrès de Nîmes

Il faut échapper à l'emprise de la Légion française des Combattants…

(La Légion française des combattants (LFC) est une organisation née de la fusion par le régime de Vichy de toutes les associations d'anciens combattants, décidée par la loi du 29 août 1940 par le maréchal Pétain sur proposition de Xavier Vallat (qui fut sous Vichy un antisémite notoire !). L’État français lui assigne comme mission de « régénérer la Nation, par la vertu de l’exemple du sacrifice de 1914-1918 ». Son siège se trouve à l'hôtel de Séville, boulevard de Russie, à Vichy. Toutes les associations d'anciens combattants sont dissoutes, mais tous leurs membres ne rejoignent pas pour autant la Légion.)

Plusieurs associations de l'Union Fédérale dissoute, adhèrent à la Fédération des Fils des Tués. En particulier celles du Gard, de la Haute Garonne sous l'impulsion de Jean Bonhomme, Maurice Cardonnel et d'Estève à Toulouse.

1943 –

Congrès de Périgueux.

Action concertée entre dirigeants des zones libre et occupée pour obtenir l'exemption des Orphelins de Guerre au STO.

Nos camarades Berthe, Castex, Raybaud arrachent au gouvernement de Vichy un texte qui est aussitôt diffusé très largement. Et il faut faire revenir les O. de G. déjà partis !

1944 –

La seconde guerre mondiale avait, hélas, créé une génération nouvelle de  250,000 nouveaux orphelins de guerre !

Alors nos amis de 14/18 ont repris en 1945 le travail de solidarité et de témoignage commencé en 1927 ! Il faut rappeler le dévouement de nos anciens aujourd'hui disparus…

 

MAI 1945 –

La Libération. Congrès National de Paris.

Cérémonie à l'Etoile sous la présidence du Général Koenig, gouverneur militaire de Paris.

Séance solennelle de clôture dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne.

Les Fils des Tués de la France libérée et de l'Afrique du Nord se retrouvent.

Création d'un Secrétariat permanent et d'un service pour le Journal des Orphelins de Guerre… qui reparaîtra le 6 janvier 1947 sous 4 pages, avec un éditorial du Président Thiry sous le titre : "Liberté, Abnégation, Indépendance".

Ensuite, ouverture des Colonies de Vacances à Millançai dans le Loir et Cher, puis Selles sur Cher et celles de Tencin, Aulon, Puy-Sainte-Reparade, Saint Martin de Vésubie, etc.

Rappellons que c'est en mai 1945 que fut créée L'UFAC…

1947 –

C'est la reconnaissance d'Utilité Publique de la Fédération Nationale  le 17 décembre 1947 ( décret paru au journal officiel du 23 décembre 1947)

Jean Thiry … laisse la présidence à Jean Bonhomme du Gard puis ce fut Mathély en juin 1948

15 août 1951 –

Inauguration officielle de la Fondation Marceau, maison d'enfants à caractère sanitaire en faveur des jeunes orphelins de guerre déficients, propriété des Fils des Tués, acquise par la Fondation Marceau dirigée par Jacques de Moustier des FFA.

… Rappelons cette année là l'assassinat par le Viet-Minh à Cantho en Indochine de PIERRE JEANSON, Aumonier général catholique d'extême-orient, Vice–président de notre Fédération : Mort pour la France, il était tombé au service de sa foi et de son pays !

Février 1955 –

Quittant la galerie Véro-Daudat dans le 1er arrondissement, le siège fédéral s'installe au 25 rue Lavoisier.

Jean-Charles Kieffer, avocat et Président fondateur de l'association départementale de Nantes en 1945, devient Président National pour 6 années et je veux évoquer sa première rencontre avec les Fils des Tués le 11 novembre 1930 ! Laissons lui la parole…

"Rencontre fortuite sur les Champs Elysées où ils montaient pour une veillée sous l'Arc de Triomphe. Je les avais reconnus à leur insigne et je les avais abordés : quelle chaleur immédiate dans leur accueil; Ils tinrent que je sois de ceux qui prennent la faction près de la tombe sacrée et j'ai partagé avec eux le poids du silence et de nos souvenirs écrasants. Des milliers  et milliers de lumières entouraient l'Arc qui apparaissait en ce soir de novembre comme une arche d'ombre et de recueillement dans une clarté – Ombre et recueillement : nos peines et nos souvenirs – Clarté : notre espérance, notre foi dans l'avenir et notre fierté ! "

Novembre 1956 –

La première conférence internationale des Orphelins de Guerre se réunit à Paris… sous l'impulsion d'Yves Chouquet qui en sera le premier Président avant Nabias.

Dix nations sont représentées mais seulement 3, Belgique, Luxembourg et France constituerons l'UIOG. Beau témoignage de fidélité qui vivra puis s'éteindra petit à petit avec l'éloignement de la seconde guerre mondiale ! 

1951 –

Création de la Mutuelle maladie fondée par Edmond Nabias

 

Il me faut faire une parenthèse et dire combien était belles, puissantes et dévouées nos associations  d'Afrique du Nord…

Celle d'Oran, l'ainée, créée le 27 mai 1928 par Roger Blanchard, animée par

Mlle Rica Bensoussan et bien d'autres

Celle d'Alger constituée le 23 février 1942 autour de l'avocat Richard Dupuy et qui comptera dans ses membres actifs Lefevre, Mesnard, Monnier, Mlle Massonié, Pons et tant d'autres – Le drapeau de l'association, rapporté d'Alger par Monnier, est celui qui figure sur la page d'entrée de notre Site.

L'association de Constantine fondée la même année que celle d'Alger avec son premier Président Camboulives

En Tunisie, une association nait à Bizerte grâce à Borghero et s'étend sur tout le territoire avec Habis, Astruc et Debuisser.

Au Maroc une Fédération marocaine crée par Pierre Blanchet  avec Grillet, Forcioli Gaymard et Georges Becker

1962 –

Retour douloureux en France de nos camarades d'Algérie… dont en particulier mes amis Yves Adjadj du Rhône et Serge Pitois qui préside les Alpes Maritimes…

Une amicale des anciens membres de l'association d' Alger sera créée par Pons et ne souhaitera pas rejoindre notre Fédération – elle existe toujours !  

1966 –

Création de la Caisse solidarité Décès

1971 –

Alors Vice–Président à l'Action Fédérale j'organise une réunion rue Lavoisier avec les associations de notre Famille : Ma proposition est acceptée par les Parents des Tués et les Veuves de guerre de l'AEVOG pour que le 2 novembre, à l'invitation des Fils des Tués, la Famille des Morts pour la France, "Parents, Veuves et Fils des Tués" soit réunie sous l'Arc de Triomphe pour le ravivage de la Flamme…

Je n'irai pas plus loin car vous connaissez presque tous la suite de la vie de notre mouvement qui toujours bien vivant voit le nombre de ses adhérents diminuer… et heureusement diminuer dans une Europe qui nous a apporté la Paix alors que la violence est hélas partout dans le Monde !

 

Cependant, évoquer notre journal est nécessaire car il est le lien entre nous et l'expression de notre témoignage aux yeux de nos associations, des dirigeants de notre pays et plus largement de nos compatriotes. 

Il s'est appelé Fils des Tués, puis Fils des Morts pour la France  avant de prendre le 5 janvier 1947 le titre définitif de "Journal Des Orphelins de Guerre".

Que serait notre mouvement sans ce journal que bien des amis des associations d'anciens combattants ont bien voulu saluer souvent comme l'un des plus intéressants du Monde Combattant, si ce n'est le meilleur !

Notre camarade Francis Ferrier, prêtre, philosophe et chercheur au CNRS, que je voyais si souvent rue Lavoisier comme membre du comité de rédaction mensuel de notre journal avait écrit : "La presse d'opinion est irremplaçable car elle est souvent la voix de ceux qui sont sans voix"

Rien ne peut être dit de plus juste, nous qui sommes la voix de ceux et celles qui sont morts, qui sont sans voix mais qui restent si vivants dans nos coeurs !

Je me souviens de nos réunions journalistiques régulières avec Maurice Blesteau, Jacques Durand, Gilbert Chabrut, Henri Castex, Claude Gandelle et bien entendu Robert Sébelin et Raymond Bindé-Baron… Depuis octobre 1967 – déjà 47 ans -  je crois avoir essayé d'être une des voix de ce journal et son rédacteur en chef à deux reprises… avec plusieurs centaines d'articles !

 

Faut-il se souvenir des voyages en Angleterre à 123 et ensuite en Belgique organisés par le journal… avec dépôt de gerbes aux monuments aux morts de Londres et de Bruxelles ou encore des concours photos de notre journal… avec jurys et récompenses…

Faut-il rappeler, lorsque j'ai succédé au Président Maurice Cardonnel, l'enquête auprès de tous les anciens Présidents de la Fédération à partir d'Octobre 1976 "Cinq questions à un président". Nous avons ainsi fait paraître les réponses  de Jean Thiry, Paul Mathély, Georges Bénard, Jean Bonhomme, Yves Chouquet, Jean-Charles Kieffer, Maurice Cardonnel et manquait seulement Jacques Durand disparu en 1973.

Je tiens à rendre hommage à ce dernier qui illumina pendant 11 ans notre journal par ses éditoriaux de haute valeur morale. Un mot à propos de Maurice Cardonnel. qui avait l'acccent chantant de Nîmes et pour lequel j'avais non seulement une grande admiration mais une affection filiale !

Nous avons dans notre journal suivi l'actualité en même temps que nous avons souvent cherché dans notre Histoire ce qui pouvait "réveiller" la mémoire des hommes ! Les témoignages ont été nombreux et souvent émouvants…

Tenez, rappelez –vous dans le désordre les articles sur les mutins de 1917, sur Maurice Papon, sur la mort d'Aimé Césaire… sur les Harkis laissés désarmés en 1962 et à qui Simone Veil a rendu un hommage mérité en 2010 lors de sa réception à l'Académie française…

Il y eut ainsi de grandes figures et d'autres plus modestes… certaines qui oeuvrérent jour après jour pour faire vivre nos associations et qui furent fidèles jusqu'au bout de leur vie.

Pensons à Philippe Boutroux par exemple qui fut un adhérent de la première heure à Paris, qui 50 ans après fut le commissaire général du Congrès du cinquantenaire en 1977 puis devint Président de l'association de Paris… Son père, lieutenant de vaisseau,disparut aux Dardanelles.

Voici sa Citation : "Chef de la tourelle 4 du Bouvet, est resté à son poste, continuant le tir, alors que la tourelle était envahie par des gaz asphyxiants. Est tombé inanimé et a été englouti avec son bâtiment".

Philippe venait se recueillir sous l'Arc – le Soldat inconnu était comme pour moi, le symbole de son père disparu !

Combien d'entre-nous, comme moi-même, n'ont jamais pu se recueillir sur la tombe de leur père !

Ceux là, se recueillent devant la tombe du Soldat Inconnu !

 

Pensons à tous ces camarades orphelins de la guerre 14/18 qui combattirent en 39/45 et qui furent parfois tués en uniforme, dans la Résistance où en déportation… ils étaient  "Morts pour la France" à leur tour…

 

Il faut également dans cette évocation historique rendre hommage à nos mères, veuves de la guerre et je laisse la parole à Jacques Durand qui écrivait en 1971 :

"Qu'il est triste le sort de celles qui, veuves de la guerre, ont achevé leur vie dans la solitude. Mères qui avez tant souffert et qui nous avez quittés, soyez bénies."

Que serions nous devenus, chers amis… si elles n'avaient pas veillé sur nous et transmis si souvent les valeurs qui sont les nôtres.

De très nombreuses veuves de guerre ont milité dans nos rangs et sont encore présentes dans nos associations – il faut leur dire ici notre reconnaissance.

 

Notre ami journaliste André Ironde, fils de tués, qui écrivait si souvent dans notre journal, nous avait confié il y a bien des années cette déclaration :

"Il faut qu'il y ait toujours des hommes et des femmes prodigues d'eux-mêmes : de leurs biens, de leur temps, de leurs forces morales, intellectuelles et physiques.

Des hommes prodigues de leur foi, et cela gratuitement. On n'assure pas la survie d'un monde avec des comptables !

Le monde a besoin de cette mystérieuse dimension que lui donne l'action militante désintéressée.Il faut laisser aux généreux et aux idéalistes cette liberté…. Il ne faut pas qu'un monde trop matérialiste lasse et décourage, à la longue, les Aventuriers de l'Esprit. Car reviendrait vite le temps des tigres !"  

Nous avons été et restons, depuis 87 ans, des Aventuriers de l'Esprit…

XXX

Chers amis, l'histoire de la Fédération et des associations départementales est liée à l'Histoire de la France depuis 1927

Nous sommes les témoins de ce passé qui nous interpelle à travers le sacrifice de nos pères et grâce au souvenir de notre jeunesse au cours de laquelle nous avons reçu l'apprentissage de la vie dans des conditions exceptionnelles…

Mais l'évolution du monde, les mouvements de population et les réformes sociétales dans ce qu'il faut appeler le village mondial nous éloignent chaque jour des Traditions auxquelles nous sommes attachés. La France se transforme et je ne suis pas certain que nous en soyons heureux. Vivre avec son temps est nécessaire mais la négation des Valeurs de notre civilisation n'est pas un gage pour un avenir serein !      

Alors  que faut-il en penser ?

Vivre avec nos familles, nos enfants, nos petits enfants dans la société actuelle c'est constater combien tout a changé… Le monde entier est à portée de main et seul compte l'instant présent. C'est un peu comme si une grande partie de notre jeunesse n'avait plus de racines…

Chers camarades, Fils et Filles des Morts pour la France, la mémoire est nécessaire car tout ce qui fait notre France d'aujourd'hui vient de ce Passé qui - à un moment et nous l'oublions trop souvent -  a été le Présent, le douloureux Présent, de ces hommes qui ont sacrifié leur vie avec courage et qui reposent dans la terre de France qu'ils aimaient tant. 

Ils laissaient derrière eux, à leurs parents, à leurs épouses et à leurs enfants – parfois si petits -  la douleur de l'absence.

Mais les morts restent vivants dans le coeur de ceux qui se souviennent.

Ils avaient dans leur coeur de l'amour à revendre… Il n'est qu'à lire leurs lettres adressées à leurs épouses, à leurs mères et parfois à leurs fils ou leurs filles qu'ils ne verraient pas grandir… !   

Voilà pourquoi, en vous parlant de notre mouvement, j'ai voulu également tenter de faire souffler l'Esprit qui anime depuis 87 années notre seconde famille !

Notre parenté spirituelle est évidente et c'est elle qui nous réunit.

 

Charles Péguy, né en janvier 1873, orphelin de père, fit ses études comme boursier jusqu'à entrer à Normale Sup en 1904…  Engagé volontaire de la Première guerre mondiale à 41 ans, il est mort sur le front de la Marne, le 5 septembre 1914.

Le lieutenant Péguy est mort debout, à la tête de ses hommes, tué d'une balle en plein front… Il avait écrit…

 

Heureux ceux qui sont morts pour quatre coins de terre...

Heureux ceux qui sont morts dans les grandes batailles,        

Couchés dessus le sol à la face de Dieu...

Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu

Et les pauvres honneurs des maisons paternelles...

Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés

Dans la première argile et la première terre.

Heureux ceux qui sont morts dans une juste guerre…

 

N'oublions jamais que le père dont tout homme a besoin, nous ne l'avons pas eu:

C'est sans lui que nous avons dû nous "construire"  alors  que, le plus souvent, c'est avec lui et contre lui que l'homme s'affirme.

Aujourd'hui, nous sommes entraînés dans des dérives sociétales, certaines nécessaires et d'autres incompréhensibles… Il ne nous appartient pas de porter ici un jugement sur les décisions prises pas ceux qui nous gouvernent puisque nous nous interdisons tout débat philosophique, religieux ou politique… et j'invite tous nos amis à respecter cette réserve, signe de tolérance et d'amitié !

 

Alors, quelle est la raison de votre présence ici chers délégués qui représentez nos associations ? Quel est notre message ? 

 Voilà ce que je sais

Je sais et vous le savez tous, que toute ma vie, toute votre vie, cher amis, a été marquée par ce deuil car la guerre ne tue pas que les combattants qui meurent au combat.

Elle mutile désespérément le coeur des mères et des enfants !… Cela ne nous a pas empêché de vivre pleinement dans le monde d'aujourd'hui !

Nous ne sommes pas des hommes et des femmes du passé : nous sommes simplement des hommes et des femmes qui pensent au Passé et aux Valeurs léguées par nos Pères pour ainsi guider une partie de notre vie. 

Je crois et ce que je crois, je le croyais à 20 ans et je le crois toujours !

Je crois que nous devons rester fidèles jusqu'au dernier d'entre nous au Souvenir et à ces symboles fondateurs de notre France :

ce Drapeau tricolore et cette Marseillaise

qui sont la meilleure représentation de notre communauté de destin dans cette France, terre de nos Pères… et jamais mes amis, jamais depuis 87 ans, aucune divergence d'opinions et de croyances ne nous a empêché de communier dans le Souvenir devant la tombe du Soldat Inconnu, symbole ultime du sacrifice des hommes pour que vive la France.

Enfin, je crois que nous, Victimes de guerre, nous resterons toujours attachés à ces Monuments de nos villes et de nos villages où sont inscrits dans la pierre les noms des Morts pour la Patrie, comme si la Nation avait voulu leur donner un peu d'immortalité…

Mes amis, je vous redis à tous ma fraternelle amitié.

JD