Témoignage de Marcelle Massonié  (journal septembre-octobre 1967)

Les anniversaires marquent les étapes d’une vie et leur retour périodique  font ressurgir les souvenirs très bons, quelquefois pénibles, parfois douloureux, toujours attendrissants.

Les miens, il y a 40 ans, se situent en Algérie, où je suis née, où j’ai vécu,  jusqu’au jour rapatriée, désemparée, hésitante, je me suis présentée à note association de Paris.

L’accueil que j’y ai reçu, si réconfortant dans sa simplicité et son naturel m’a bien prouvé  s’il  en était encore besoin, que quelques que soient le lieu de naissance, notre niveau social, notre confession, nous étions tous les enfants  d’une même famille, unis par le sacrifice de nos pères et que ce lien était sacré.

Puisque je suis maintenant admise  au sein de notre association de la Seine, je vais essayer de vous résumer l’historique de l’association algérienne à laquelle j’ai collaboré depuis ses débuts c’est-à-dire depuis février 1942.

Mettons-nous dans l’ambiance de cette époque : « C’est la seconde guerre mondiale, la France est coupée en deux par la ligne de Vichy. Les grandes misères morales, les restrictions sont bien dures, également sur notre territoire qui ne peut plus être approvisionné par la métropole. Un court communiqué de la presse locale invite les orphelins de guerre  à se trouver salle des mariages de la mairie d’Alger. Ils arrivent les uns après les autres, un lien s’établit aussitôt, du regard ils se comprennent. Tous, orphelins de 14-18, ils sont dans la force de l’âge avec l’enthousiasme  inhérent à la jeunesse, confiants dans les buts qu’ils vont poursuivre, notamment pour protéger les orphelins de 39-45 et aider dans la mesure du possible les plus déshérités d’entre nous tous ».

« Les bases sont encore fragiles, les finances bien minces. Nous sommes seulement riches de bonne volonté pour et pour illustrer cet état de choses, je vous narre le 1er Noël que nous tenons à fêter pour que les petits qui n’ont plus de père  aient un peu de joie ce jour-là.

Nous sollicitions l’aide de tout le monde, des avances sont faites sur nos économies personnelles. Les chansonniers bloqués en Algérie nous consacrent une de leurs émissions quotidiennes très écoutées et P.J. Vaillard fait un appel émouvant  en notre faveur. Le résultat ne se fait pas attendre et le petit théâtre de la rue Mogador à Alger devient un dépôt de friandises, vêtements et jouets. Nous obtenons une salle, les uns tirent la charrette à bras pour y amener les dons, les autres, réparent quelques jouets ayant servi, ou font des listes et des paquets. Enfin, la fête de Noël a lieu dans une ambiance familiale, en présence des officiels, avec séance récréative et goûter… »

A la même époque, c’est le débarquement des alliés en Algérie. La France est entièrement bloquée, de ce fait, nous sommes entièrement séparés de la métropole. En raison des événements toutes les associations  sont dissoutes. Nous nous débattons comme des diables et le gouvernement provisoire siégeant à Alger autorise notre association à subsister en raison de ce que nous représentons.

Nous sommes l’exception à la règle et je tiens à le signaler.

Puis, le camarades de 14-18 sont mobilisés, quelques-uns regagnent l’Angleterre. Il ne reste que quelques filles du comité directeur d’Alger qui sont hébergées chez les veuves de guerre car nous n’avons plus de local. L’essentiel c’est de tenir.

Depuis, l’association est  devenue  florissante. Nous avons fondé la Fédération algérienne des « Fils des Tués » groupant toutes nos associations.

Malheureusement, les événements douloureux que nous connaissons nous ont obligés de quitter l’Algérie et le destin m’a conduite à Paris où j’ai rejoint mon poste dans l’Administration.

Ainsi, ces quelques lignes permettent,  j’ose espérer, de se rendre compte que le même esprit Fils de Tués règne parmi les orphelins de guerre de la France d’Outre-Mer comme ceux de toutes nos associations.

N’avons-nous pas un tombeau commun ?

Je remercie mes camarades de la Seine de m’avoir accueillie si gentiment, je les remercie aussi d’avoir fondé voilà 40 ans notre groupement auquel nous avons répondu.