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Le 20 février 2015, Geneviève LE BERRE, 94 ans, vient d’être élevée au grade d’Officier dans l’ordre national de la Légion d’Honneur par le Colonel Jacques Gagniard.

Geneviève sourit car c’est la douzième décoration qu’elle reçoit : ce sont la médaille militaire, la Croix de guerre, La médaille des évadés, la « Medal of freedom » USA, La « Medal of courage » Grande-Bretagne  et c…  

 DEUXIEME GUERRE MONDIALE

Geneviève Le Berre une grande dame de la Résistance

Née à Paris, rue Lepic en 1921, sa prime jeunesse ne fut ni heureuse ni harmonieuse car ses parents divorcés lui ont ménagé des lieux de souffrance et parfois de misère car les nourrices et pensions qui l’ont accueillie ne pouvaient compenser l’absence de ses proches. Elle trouve son équilibre en suivant une formation de jardinière d’enfants et s’épanouit enfin en apportant aux « enfants inadaptés » l’affection et l’éducation qui leur manque tant.

Le début de la guerre, permet à Géneviève de s’aguerrir en subissant les affres de la vie mouvementée de cette période. 

La guerre en 1940 : Au mois de mai 40 l’Armée française oblige le personnel et les enfants, une quarantaine, du château de Dammarie-Les-Lys (77) près de Paris, à prendre  le chemin de l’exode vers le sud. Les bombardements et les mitraillages évitent par miracle les enfants et le personnel entassés dans les camions militaires.

Ils arrivent dans l’Allier, tous indemnes sauf un bébé décédé, à Châtel-Montagne et y prennent leur quartier. Après un an de cette vie de château, Pétain en personne décide du retour de tout ce petit monde à Paris. Avec cette fois la collaboration de la Croix-Rouge, les enfants (de nos pères soldats mobilisés) sont remis à l’Assistance Publique rue Denfert-Rochereau en attendant le retour hypothétique de leurs parents !

De mai 41 à septembre 43, elle apprend à mesurer les degrés de misère des enfants à la jardinière de Ménilmontant Paris 20ème arrondissement.

L’été 43, par l’entremise d’une voisine, elle fait la connaissance d’un jeune Breton, Yves A., alias Grégoire, qui lui propose de collaborer, au sein du BCRA(2), pilotée depuis Londres, à l’évasion de France des aviateurs alliés, dont l’avion a été abattu sur notre territoire. Beaucoup de membres de ce réseau sont étudiants à Paris. L’équipe de faussaires saura produire des faux papiers pour des bretons dont la mairie avait brulé, rendant toute tentative de contrôle impossible.

Geneviève, alias Irène puis Jacqueline, est responsable du convoyage de ces aviateurs, entre le Jardin de Plantes de Paris, via la gare d’Austerlitz, et le sud de la France proche de la frontière espagnole, soit dans les Pyrénées-Orientales soit dans les Pyrénées-Atlantiques plusieurs fois par semaine.

« A partir de janvier 1944, c’est nous qui devions organiser les départs. Ce ne fut pas simple. Nous allions au début prendre les billets à la gare d’Austerlitz, ce qui était une démarche plutôt délicate et dangereuse : prendre plusieurs billets pour une destination comme Perpignan (zone interdite puisque frontalière) risquait de nous faire repérer. Par la suite, j’ai pu entrer en contact avec un employé des chemins de fer, M. Eugène Desbois, qui habitait mon immeuble, rue Barbette. Il travaillait à la gare d’Austerlitz où il était affecté au service des fiches d’admission : pour prendre le départ, il était obligatoire d’en posséder une, en plus des billets ; elles limitaient le nombre de passagers mais ne donnaient pas forcément la possibilité de trouver une place assise. M. Desbois en vint peu à peu à nous procurer les billets et les fiches d’admission qui nous étaient nécessaires. Ceci n’était pas sans risque pour lui car le contrôle était sévère et il était obligé de falsifier des fiches périmées ramassées dans la poubelle du bureau pour y mettre la bonne date et nous permettre ainsi d’organiser les départs. Sans son aide totalement désintéressée, nous n’aurions pu, comme nous l’avons fait, organiser à l’improviste des départs successifs et massifs. Surtout vers la fin, c’est à dire en avril et mai 1944, car la surveillance s’était intensifiée. »

Convoyeuse du réseau d'évasion Bourgogne / Geneviève Le Berre

ISBN - 978-2-86615-356-6

Droits réservés

De septembre 43 à janvier 44 ce furent maints voyages vers les Pyrénées-Orientales.

« En arrivant à Perpignan, Jean Olibo (2)  nous attendait à la sortie de la gare si la surveillance n’était pas trop importante. Dans le cas contraire, c’était une dame que nous appelions « la panthère » (à cause de son manteau de fourrure) qui nous conduisait jusqu’à lui. Et Jean nous attendait un peu plus loin dans une petite rue. »

Geneviève Le Berre

Ensuite, Perpignan jugé alors trop dangereux, ce sera à Pau que les fugitifs débarquent à la gare et s’éclipsent en ville guidés par Etienne Lalou (3) et sa femme Suze, malgré les risques des contrôles allemands permanents. Plus de 200 Aviateurs doivent à Geneviève la traversée de la France sans encombre. Elle raconte volontiers que, lors d’un retour de voyage, un contrôleur de la SNCF l’embrasse discrètement et lui glisse à l’oreille : « On les aura » !

Entre ces convoyages, Geneviève assure à Paris, le transfert très risqué de postes émetteurs et du courrier, la surveillance des émissions radio et le placement des aviateurs chez les logeurs.

Enfin, fin juin 44, le réseau Bourgogne-Evasion organise sa propre évasion, il passe par Pau et rejoint l’Espagne via Oloron-Sainte-Marie, et à pied par Accous, Bedous et par un col  proche de Heccho guidés, protégés et conseillés par les excellents guides du haut-Béarn.  En Espagne ce furent Jaca, Huesca puis Saragosse. A Madrid, le 14 juillet, fêté à l’ambassade, fut inoubliable. Le 23 Août, Geneviève épouse Pierre Le Berre à Londres. Les membres du réseau reviennent à Paris vers le 4 septembre et trouvent un emploi dans les bureaux du BCRA. 

Epilogue :
Finis les convoyages et les transports dangereux, après deux années de bons et loyaux services au BCRA, Geneviève se consacre à l’éducation de ses deux filles et le couple mène une vie exemplaire à Alfortville dans la banlieue de Paris s’occupant toujours de l’enfance défavorisée. L’été à Berthecourt dans l’Oise elle participe à la gestion d’une maison de vacances. Finalement Pierre et Geneviève Le Berre prennent leur retraite dans l’Oise. Geneviève s’est beaucoup investie dans la vie de Berthecourt en devenant conseillère municipale pendant plusieurs mandatures.
  

 


La vie de Geneviève me rappelle le poème de Verlaine où il constate son désœuvrement :
«Qu'as-tu fait, ô toi que voilà
Pleurant sans cesse
 
Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse
 ? »


Ce ne fut pas le cas pour elle ; chapeau madame Leberre !

        
Jacques Monbeig-Andrieu


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(1)   BCRA : Le Bureau central de renseignement et d'action  était pendant la Seconde Guerre mondiale, le service de renseignement et d'actions clandestines de la France libre, créé en juillet 1940 par le général de Gaulle. 

(2)   Jean Olibo : Résistant connu de l’après-guerre. Le « COLLEGE ALICE ET JEAN OLIBO » porte son nom à Saint-Cyprien où il fut maire dans les années cinquante. J’ai consulté notre Présidente des Pyrénées-Orientales, Josette Forgues-Torrent, plus jeune résistante de France.  Elle a bien connu Jean Olibo : « C’était un Monsieur, il a beaucoup été regretté » !  

 (3)   Etienne Lalou le futur homme de radio et de télévision.