PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

Nous empruntons ce texte à Gaston Bonheur, historien-poète, auteur de « La République nous appelle", de « Qui a cassé le vase de Soissons ?", qui, fils d'une institutrice de village, était orphelin de guerre quand se déchaînèrent les tonnerres de Verdun.

 

Gaston Bonheur a parfaitement décrit le « Soldat de Verdun". Ceux qui survivent l'en remercient, au nom de leurs morts ... oubliés. Jusque-là, ce n'était qu'une sous-préfecture sur la Meuse. Dans les vieux chapitres de notre petite histoire, Verdun avait figuré deux fois au communiqué. D'abord, on s'y était partagé l'empire de Charlemagne. Et puis, c'était, avec Metz et Toul, l'un des trois fameux évêchés qu'il fallait savoir par cœur, comme les six bourgeois de Calais ou les quatre points cardinaux.

Ce jour-là, 21 février 1916, la ville endormie au bord de la rivière endormeuse s'éveilla pour une apocalypse. Elle devint en un instant et pour mille jours sinistres et pour mille nuits blafardes, la raison de vaincre ou de mourir de deux peuples rués l'un contre l'autre. Elle devint le plus formidable tombeau de la France et de l'Allemagne réunies. Pour l'enfant que j'étais, qui m'éveillait au monde avec le brassard noir des orphelins de guerre, Verdun était le seul nom imprimé en rouge sur la carte de France ; une si petite ville quand on comptait les vivants, une si monstrueuse capitale quand on comptait les morts.

Le soir au café du village, nous écoutions avec délice et horreur les rares qui en étaient revenus et qui imprimaient en nous des noms terribles : Vaux, Douaumont, le Mort-Homme. Les parties de cartes n'occupaient qu'un quart du café. Toutes les autres tables étaient vides, au marbre glacé, c'étaient les absents, les morts, la manille sur une pierre tombale, les millions de casques rouillés et bosselés que les laboureurs du printemps 1919 retournèrent avec leur soc.

Ceux qui étaient revenus n'étaient pas tout à fait revenus ; c'étaient plutôt des revenants : Ils ne furent jamais tout à fait des vivants, mais des survivants. Et s'ils s'attachèrent tant à leurs médailles, à leurs drapeaux, à leur pauvre garde-à-vous autour des monuments, c'est qu'ils voulaient témoigner. S'ils aimaient tant se compter, c'est qu'ils comptaient mêlés dans la même terre, sur les bords d'une rivière. Nés à Quiberon, à Saint-Tropez, à Maubeuge, à Rivesaltes, à Saint-Flour et tous ensemble, au coude à coude, morts à Verdun sur les bords de la Meuse.

Je connais un minuscule village de Corbières, presque dépeuplé, où passent quelques vieilles femmes faisant rentrer leurs poules et, sous les platanes de la place, à l'endroit des anciennes fêtes, il y a quarante noms alignés sur une pierre - tout le village est mort à la guerre.

 I1 y a un petit Verdun dans chaque village, et ce Verdun c'est le monument aux morts. Il y en a d'affreux, il y en a de beaux, il y en a de touchants. On reconnaît la couleur politique de la municipalité à ceci : si le soldat statufié est debout, c'est une municipalité tricolore. Si c'est un gisant, vous pouvez parier pour une municipalité rouge.

Il y a l'extraordinaire monument de Lodève qui ressemble à une pièce de Pirandello, où l'on voit la veuve à la mode 1920 donnant la main à un collégien qui me ressemble et flanquée de la mère paysanne en cravate ; c'est toute mon enfance autour d'un soldat mort.

 Ce jour-là, 21 février 1916, on vit la France ressembler d'un seul coup à sa plus vieille histoire. On la vit rappliquer par la Voie Sacrée, par les sentiers de la relève, par les boyaux gluants, de son pas lourd de paysan engoncée dans une capote de boue séchée, traînant des kilos de glaise à ses godillots, moustachue, fatiguée, farouche, le vin rouge en bandoulière, les mollets enroulés d'étoffe, le chapeau de fer sur les oreilles. On vit revenir le Gaulois oublié depuis vingt siècles à la première page de l'Histoire Lavisse.

Et c'est lui, désormais, qui veille sur tous nos villages, un peu grotesque et pourtant magnifique, taillé dans la pierre par tous les sculpteurs nationaux ou départementaux des années vingt à trente, mort debout ou mort couché, né ici, mort à Verdun, jeune comme mon père, vieux comme Vercingétorix, lui, le Poilu.

 

Gaston Bonheur (almanach du Combattant 1976)