L'ALSACIENNE INCONNUE 

Jean-Laurent VONAU, Professeur émérite de l'Université de Strasbourg

On ne répètera jamais assez qu'il faut avoir de la chance dans la vie. Ce constat se vérifie tout particulièrement durant les périodes troublées des guerres. La mort pouvant frapper à tout instant, la survie ne tient souvent à pas grand-chose. Cette faculté de s'en sortir malgré le danger, les uns vous diront que cela est dû à l'ange gardien qui veille sur eux aux moments les plus cruciaux. D'autres invoqueront leur bonne étoile qui, du firmament, les a toujours protégés. Certains prétendent qu'ils n'eurent jamais recours ni à l'un ou l'autre, puisqu'ils ont toujours eu la baraka et vous montreront fièrement l'amulette qu'ils portent encore ...

Enfin ceux qui croient à la prédestination de tout un chacun, évoqueront le destin. Toutefois, quelle que soit la croyance à laquelle on se réfère, lors de ces heures tragiques un rien, relevant du hasard ou de la fatalité, peut vous précipiter en enfer. Tel fut le cas de cette Alsacienne inconnue, dont la vie bascula subitement parce qu'elle se trouva au mauvais moment, au mauvais endroit en ce début du mois de juillet 1944.

Laissons M. Norbert Héricord, aujourd'hui nonagénaire, témoin oculaire du drame, le soin de nous le raconter: « Dans la première quinzaine du mois de juillet, il y avait un camp du maquis aux Hautes-Versannes , dans une petite ferme appartenant alors à la famille Daubisse, situé en Dordogne, commune de La Douze à une quinzaine de kilomètres de Périgueux. » Comme j'y avais des copains» explique le narrateur, j'ai voulu leur rendre visite.

De surcroît, cela me faisait une sortie ... «En arrivant à l'endroit précité, j'ai vu, dit-il, une jeune fille qui faisait les cents pas en tournant sans arrêt dans la cour, suivie d'un maquisard qui tenait une mitraillette .. .le doigt sur la gâchette » pointée sur elle, « prêt à tirer ». Cette scène insolite m'intrigua et j'interrogeai les maquisards présents sur la signification de cette manière de faire. On me rapporta alors que le matin même« un petit peloton» c'est-à-dire un détachement de maquisards, s'était rendu à la gare de Versannes, « au train du matin» pour y effectuer des contrôles et montrer que le secteur avait été libéré et placé désormais sous l'autorité du maquis.

Lors de cette opération : « cette jeune fille descendit alors du train et ces garçons adolescents lui adressèrent quelques gentillesses masculines auxquelles elle répondit gentiment », sans soupçonner le piège qui allait se refermer sur elle. En effet, son accent vocal alsacien intrigua les maquisards, qui ont considéré, immédiatement qu'elle n'était pas périgourdine. Questionnée à nouveau, elle déclara qu'elle était d'origine alsacienne, évacuée en 1939 (1) et qu'elle était restée à Périgueux parce qu'elle n'avait plus de parent en Alsace, ni père, ni mère. Elle était venue à Versannes, en cette période trouble  pour voir son petit enfant (2), que le père n'avait pas reconnu, et qu'elle avait placé auprès d'une famille à St. Geyrac (3). Sans doute voulait-elle le reprendre maintenant que la guerre était terminée.

Mais suite à cette conversation, les maquisards prirent leur distance et considérèrent qu'elle pouvait être potentiellement dangereuse. Ils la contraignirent donc à les suivre au camp où elle fut maintenue
en arrestation sous prétexte qu'il pouvait s'agir d'une espionne allemande, puis, vers six heures du soir - rapporte toujours M. Héricord, le conseil de guerre, un tribunal révolutionnaire institué par le maquis des FTP (4) composé du chef du groupe, Robert
Daubisse et trois acolytes, se réunirent dans la grange de la ferme. Chose curieuse qu'il observa, dès l'arrivée du chef, celui-ci ordonna de creuser un trou derrière la grange et désigna trois hommes pour cette corvée. Le témoin comprit alors que l'Alsacienne était condamnée à mort avant même d'avoir été interrogée et jugée. Le procès dura moins de dix minutes ...

Subitement, la porte de la grange s'ouvrit, les quatre juges et la jeune fille sortirent. Daubisse déclara alors qu'elle était condamnée à mort. La fille pleurait et était échevelée, se souvient encore le témoin, visiblement elle avait été battue pour la contraindre à avouer, mais elle n'a rien reconnu , affirme- t-il. Le chef a alors fit savoir que ceux qui n'étais pas du maquis n'avait rien à faire ici ... Il a vu  ensuite deux maquisards prendre la fille, chacun par un bras et la trainer dans le jardin derrière la grange. J'ai entendu deux détonations d'armes à feu, relate M. Héricord, et les deux hommes sont revenus seul dans la cour de la ferme. La fille était morte, exécutée.

Suite à cet événement, quelques maquisards commencèrent à rouspéter, à faire valoir leur désaccord avec ce qui s'était passé. Ne désirant pas être mêler à ce différent, explique l'auteur du récit, je me suis éclipsé ...  Aujourd'hui âgé de plus de quatre-vingt-dix ans, M. Héricord, est convaincu que le corps de cette pauvre fille, enterré sans cercueil, se trouve encore toujours à l'emplacement où on a creusé le trou en juillet 1944 ... Il a d'ailleurs fourni un plan détaillé des lieux.

Cette affaire constitue une histoire tragique d'une victime assassinée sans preuve, d'une Alsacienne dont l'accent a joué un très mauvais tour, finissant par la conduire à la mort. L'enfant survivant sans doute à ce destin dramatique, peut encore être de ce monde. Il n'a sans
doute jamais su le sort qui s'est acharné sur sa mère, ni qui elle était et encore moins pourquoi il s'est retrouvé orphelin en bas-âge... Ce cas est-il unique? Malheureusement, il faut en convenir, des situations similaires ont dû se produire avec peut-être des conséquences tout aussi désastreuses ...

Néanmoins, il nous appartient, à nous, la génération d'après-guerre, par devoir de mémoire, de tout entreprendre afin de donner à cette « fusillée» une sépulture décente. En outre, il nous faut rechercher si possible l'identité de cette personne afin, peut-être de retrouver ce fils ou cette fille qui durant toute sa vie n'a connu ni son père, ni sa mère ... Et pour cela toutes les bonnes volontés sont requises !

 

Jean-Laurent VONAU                

Professeur émérite de l'Université de Strasbourg

 

Notes

1)      En septembre 1939, Strasbourg fut évacué sur Périgueux et la population répartie sur une quarantaine d'autres localités en Dordogne.

2)      Il semblerait qu'elle aurait travaillé comme serveuse dans une des brasseries alsaciennes ouvertes pendant la guerre à Périgueux, d'où la nécessité de confier son enfant à une famille d'accueil.

3)      Si on pouvait retrouver la famille paysanne qui avait recueilli l'enfant, on pourrait l'identifier ainsi que la mère ...

4)      Francs-Tireurs et Partisans.