Centenaire du Statut des Pupilles de la Nation

 

 

Amphithéâtre FOCH - Ecole Militaire le vendredi 10 novembre 2017

                              

Allocution de Jean Desmarès 

Orphelin de Guerre 39/45

Pupille de la Nation

 

 

Madame la Directrice Générale de l'ONACVG, chers amis Pupilles de la Nation,

 

L'histoire de l'Office National des Anciens Combattants et  Victimes de Guerre remonte au 2 mars 1916.

Ce jour là un arrêté interministériel créa l’Office National des Mutilés et Réformés.

Mais ce premier office qui reconnaissait  le sacrifice et les souffrances des milliers et milliers de soldats qui combattaient pour la liberté de la France se révéla rapidement  insuffisant. 

 

En effet il y avait tant d'orphelins de cette guerre que le Sénat dans sa séance du 23 juin 1916 adopta à l'unanimité de 254 votants un projet de loi destiné à pourvoir à l'entretien et à l'éducation des Orphelins de Guerre.

 

Le 29 décembre 1916 la Commission de l'Enseignement et des beaux-arts de la Chambre des Députés, par la voix du député Léon Bérard, présenta un Rapport pour que soit examiné le projet de loi adopté par le Sénat instituant des PUPILLES DE LA NATION.

Il est dit en particulier dans ce rapport :

 

"Nous savons par les confidences des soldats qu'il ne leur est pas de souci plus pressant, parmi les périls de la guerre, que l'avenir des enfants restés au foyer. Notre projet représente une des garanties de cet avenir et il tend à apaiser cette grande inquiétude"

 

Ce projet de loi fut adopté à l'unanimité par la Chambre des Députés le 27 juillet 1917 … et dans son article premier il était déclaré :

 

"La France adopte les orphelins dont le père, la mère ou le soutien de famille a péri au cours de la guerre de 1914, victime militaire ou civil de l'ennemi."

Sont assimilés aux orphelins les enfants de ceux qui blessés ou malades des suites de la guerre ne peuvent travailler…

(et cela a été élargi récemment aux enfants des victimes du Devoir civique et du terrorisme…)

 

 

 

Ce sont les 100 ans de la création de cet Office des Pupilles de la Nation que nous célébrons aujourd'hui.  

 

Enfin en 1926 un 3ème Office est créé, celui du Combattant ; il est destiné à la prise en charge des besoins généraux des 3 millions d'anciens combattants non pensionnés.

 

L'Office National des mutilés, combattants, victimes de guerre et pupilles de la Nation sera créé en 1935 en réunissant les trois offices

Il adoptera son nom actuel à la fin de la deuxième guerre mondiale en 1946.

 

Après ce court rappel historique me voici devant vous !

 

Je suis Orphelin de Guerre depuis juin 1940 -  j'avais 2 ans - et Pupille de la Nation par un jugement de 1942.

 

Charles Péguy a  écrit  "Il y a dans ce qui commence une source qui ne revient pas… un départ, une enfance qui ne se retrouve jamais plus".

 

Dans huit jours je vais avoir 80 ans mais je n'ai rien oublié et ne croyez pas que mon enfance est morte.

Je suis des vôtres et je suis là pour témoigner de mes jeunes années vécues auprès de ma mère, devenue Veuve de Guerre à 28 ans.

 

Mon enfance hante mon esprit comme elle marque chacun de vous et votre présence ici est la preuve que votre mémoire est vivante et fait partie de votre vie !

 

Mes amis, chers Pupilles de la Nation, la jeunesse n'est pas seulement une période de la vie…

Elle est un état d'esprit qui s'accompagne d'une intensité émotive !

 

L'enfant que nous étions a dû vaincre sa timidité pour affronter avec courage la vie, son besoin d'aventure et découvrir ce qui deviendra son idéal !
Il nous a fallu, plus que les autres, vaincre nos désespoirs dans une famille dévastée par la mort,  les blessures physiques ou morales de ceux que nous avons tant aimé ou que nous aimons tant.

 

Nous étions parfois si jeunes et nous avions perdu une partie ou la totalité du soutien de notre famille dont nous avions besoin et auquel nous avions droit.

Oui, nous avions perdu ce droit que tout enfant a de vivre normalement et d'aimer ceux qui lui ont donné le jour.

Comment voudriez vous que nous ayons oublié ce moment où tout a basculé dans notre vie.

La vie se donne, c'est vrai, mais il faut l'apprivoiser quand on est jeune… et cela fut difficile pour nous !

 

C'est alors que la France nous a adopté pour veiller sur nous en complément de nos familles. Nous sommes devenus des Pupilles de la Nation !

Chers amis, nous avons reçu l'apprentissage de la vie dans des conditions exceptionnelles

Nous  étions innocents et nous sommes devenus des victimes de la guerre, de la résistance, de la déportation, du terrorisme ou du devoir civique. Oui, nous étions innocents et la folie des hommes a dévasté nos vies.

 

Je me souviens de mes cauchemars d'enfant… mon Père a été tué par une bombe d'avion sur son véhicule militaire et il avait ainsi disparu en même temps que les 300 morts, militaires et civils, de ce bombardement du 14 juin 1940…

Mon Père n'a jamais eu de tombe… et je suis comme les 2 fils de cette jeune veuve de guerre 14/18 qui les emmenait chaque année devant la tombe du Soldat Inconnu et leur disait : "priez, c'est là qu'est votre père !"

 

Pour moi aussi, c'est là, sous l'Arc de Triomphe, devant la tombe du Soldat Inconnu et en regardant cette flamme éternelle et vacillante sous le vent, que je peux me recueillir !

 

Je me rappelle le jour de mes 16 ans quand ma mère m'a remis quelques souvenirs et les lettres de mon Père, car il m'écrivait alors que tout petit je ne pouvais pas lire.

Il y avait une lettre de 4 pages qu'il m'avait écrite le 18 novembre 1939, anniversaire de mes 2 ans ! Et quelle lettre ! quelle belle lettre qui m'a fait sangloter de chagrin quand je l'ai lue pour la première fois et me fait pleurer chaque fois que je la relis ! 

 

 

En voici quelques extraits :

Mon fils, je suis mobilisé !

Cela m'ôte un de mes droits les plus chers, les plus sacrés, de voir grandir mes enfants ?

Ma pensée sera uniquement occupée par l'image de mon garçon durant toute cette journée, par le souvenir de sa naissance, de ses premiers balbutiements, de ses premiers pas.

Mon fils ! Sais-tu bien tout ce que cela représente pour moi de joie, d'orgueil, d'amour, d'enthousiasme.

L'âge où tu devras réfléchir, penser, mesurer viendra bien assez vite…

Nous saurons faire de toi un homme. Probe, droit et consciencieux.

A bientôt, mon Fils,

Passionnément,

 

Comment oublier cela !

 

Il n'y a que vous pour comprendre l'amour filial que je porte au fond de mon âme pour ce Père dont je n'ai aucun souvenir, dont je n'ai jamais connu la voix ! Les photos ne peuvent dire ce que l'on aurait voulu  entendre !

Voilà ce que chacun de nous avons perdu même si nous n'avons pas tous reçu un tel message car avec ou sans lettre, le Souvenir guide notre vie.

 

Il n'y a pas besoin d'avoir toujours dans notre famille un héros – et mon Père n'était pas un héros -  pour être  Pupille de la Nation. C'est le Devoir rempli simplement, avec courage, qui est souvent la cause de notre infortune.

En raison de cette infortune, j'ai choisi à 24 ans d'adhérer aux "Fils des Tués".

Vous devez savoir, chers amis, que ce mouvement des Orphelins de Guerre et Pupilles de la Nation a été fondé en 1927.

Il a donc 90 ans et cette durée m'étonne, alors que les membres de la Fédération Nationale des Fils et Filles des Morts pour la France – Les Fils des Tués – reconnue d'Utilité Publique depuis 1947, n'ont pas connu les combats de la guerre ni la fraternité des camps de prisonniers, de la résistance ou les souffrances indicibles de la déportation…

 

 

 

 

C'est une parenté spirituelle qui les a unis dans le Souvenir et la défense des Valeurs de ceux qui nous manquaient tant ! 

 

Les Morts pour la France avec ou sans uniforme ainsi que les victimes dans l'accomplissement de leur Devoir ou du terrorisme aveugle, tous ont droit à la reconnaissance de la France.

C'est la noblesse de l'Institution, qui nous réunit aujourd'hui, de prendre en charge partiellement ou complètement les enfants de ceux là.

Ces enfants sont donc des Pupilles de la Nation et l'ONACVG  a pour mission de leur venir en aide chaque fois que nécessaire et d'aider leurs familles…

Il y a le temps qui passe si vite dans cette vie actuelle où, hélas, l'immédiateté est la loi qui règne sur notre monde !

Mais il y a aussi le temps qui semble parfois s'arrêter et défile si lentement… comme si nous étions assis sur le sable, face à la mer, entrain de méditer devant l'océan sans fin qui déroule ses vagues jusqu'à les voir mourir à nos pieds sur la grève.

Ainsi sommes-nous, chers amis, à la fois pressés de vivre et parfois immobiles ou réticents devant le changement désordonné qui règne.

 

Mais vous savez, il y a plus fort que le Souvenir – c'est la Vie et son mouvement.

 

Notre appétit de vivre nous ferait souvent adopter cette pensée unique qui aujourd'hui, fixe les normes de la vie quotidienne sous toutes ses formes !

Pourtant, la vie doit se prendre comme la chaux astreint le sable en brûlant et en sifflant et il faut la mériter !

 

Nous ne sommes pas nés nus sur cette terre et le passé demeure présent… car il fut, avant nous, le présent de tant d'hommes et de femmes que nous avons aimés. Nous sommes leurs héritiers !

Et ce passé est en nous comme gravé à jamais au fond de notre mémoire et ce qui nous entoure ne cesse de nous appeler à nous souvenir.

C'est ainsi que nous avançons courageusement dans notre monde moderne… nos yeux regardent l'avenir qui s'offre à nous malgré toutes les incertitudes et les violences du monde…  mais avec, en nous, la mémoire de ce passé que nous n'oublions pas !  

 

 

 

L'architecture, la sculpture, la musique, la littérature, la science, l'Histoire des Civilisations et surtout l'Histoire de la France… se heurtent sur notre chemin et doivent s'imposer  à nous chaque jour !

 

Tenez, puisque j'évoque l'Histoire, parlons d'Albert Camus !

 

Il y a cinquante sept ans, en janvier 1960, Albert Camus, né en Algérie en novembre 1913 se tuait en voiture dans l'Yonne près de Montereau.

Son père, Lucien Camus, , avait quitté l'Algérie où il était né en 1885, car mobilisé en 1914 : il est gravement blessé pendant la bataille de la Marne et meurt à 29 ans le 11 octobre 1914 à l'hôpital de Saint-Brieuc où il avait été transporté - Albert Camus n'avait pas 1 an

Il ne connut donc pas son père et il évoqua sa jeunesse dans un roman posthume inachevé "Le Premier Homme" qui cache son autobiographie.

L'Orphelin de Guerre Albert Camus, sous le masque du héros de son livre Jacques Cormery, âgé de 40 ans, se rend pour la première fois à Saint Brieuc et il se recueille devant la tombe ce père inconnu "Mort pour la France"  dont il ne connaît que la photo… et il pense :

 

"Il avait été vivant, et pourtant il n'avait jamais pensé à l'homme qui dormait là comme à un être vivant, mais comme à un inconnu qui était passé autrefois sur la terre où il était né et dont sa mère lui disait qu'il lui ressemblait et qui était mort au champ d'honneur".

 

Dans un monde matérialiste, dans un village mondial où souvent la seule jouissance du moment présent compte, chercher à comprendre notre destinée et le chemin de notre vie est une chose importante lorsque le mystère de la création nous interpelle !

Quand on a lu "le Premier Homme " dans lequel on voit apparaître les racines d'Albert Camus, on sait pourquoi, toute sa vie,

il voudra parler au nom de ceux à qui la parole est refusée.

 

Le rôle des poètes et des philosophes n'est-il pas parfois de défricher à l'avance notre route et de tracer l'avenir ?

Albert Camus, journaliste, écrivain et révolté devant ce qu'il appelle "l'incohérence de notre monde" est mort trop jeune à 43 ans.

Prix Nobel de littérature en 1957, il n'est pas encore au Panthéon par refus de sa famille, mais comme dit un de ses admirateurs

 

" Le Panthéon d'un écrivain, c'est la ferveur de ses lecteurs"

 

Chers amis pupilles de la nation, comme Albert Camus, nous ne pouvons rester insensibles à ce qui se passe dans le monde.

L'horreur est là, présente partout sur notre terre et les civils sont aujourd'hui au cœur des guerres.

En effet  les civils ont représenté environ 5% des victimes pendant la Première guerre mondiale et près de 50% pendant la Seconde guerre mondiale.

Maintenant, c'est à dire depuis 1990, environ 90% des victimes sont des civils, hommes, femmes et enfants innocents.

Pire encore, les enfants sont en première ligne et, selon les organisations humanitaires, ils représentent 40% des victimes des guerres.

Ces enfants sont victimes des bombardements, tués au combat, massacrés pendant les attaques des villages, mutilés par les mines "antipersonnel", sans oublier les traumatismes psychologiques durables des survivants, blessés ou témoins de ces atrocités.

Ces 20 dernières années, dans le monde, des millions  sont morts, blessés gravement ou ont perdu leur parents ! Et des millions sont sans abri ou sont des réfugiés.

Il est estimé que 300.000 sont des enfants-soldats qui n'ont pas eu de jeunesse.

Devant ces enfances brisées, les larmes viennent à nos yeux !

La violence est là, présente sur notre sol, et nous pensons à ces victimes innocentes du terrorisme et à ceux qui loin d'ici meurent pour nous défendre…

Chers Pupilles de la Nation, assez la guerre, assez d'enfants tués, torturés, violés, mutilés, blessés, affamés. C'est un cri que nous devons pousser en cette célébration du Centenaire du jour où la France a reconnu notre malheur.

Nous, Pupilles de la Nation, nous pouvons - nous devons - parler à la place de ceux qui sont sans voix parce qu'ils sont morts pour la France.

 

Puisque je suis ici pour témoigner je vais laisser la parole à Jacqueline de Romilly, membre de l'Académie Française, Grand Croix de la Légion d'Honneur, orpheline de guerre en 1914 !

Sa culture était encyclopédique et elle fut en 1973 la première femme professeur au Collège de France. .Elle décédera à 97 ans, malade et presqu'aveugle en décembre 2010 !

 

 

L'année précédant sa disparition, Madame de Romilly fut invitée à l'Assemblée Générale des "Fils des Tués" d'Ile de France-Paris qui se tenait sous la présidence de mon ami Robert Perron dans les salons de l'Institut de France – siège des 5 Académies - en présence, chère Madame Rose-Marie Antoine, de votre prédécesseur Rémy Enfrun et du Général Combette alors Président de la Flamme de la Nation sous l'Arc de Triomphe…

 

Jacqueline de Romilly trop fatiguée, nous adressa à 96 ans, une lettre dans une langue admirable... regrettant de ne pouvoir y assister.

Voici un extrait de son beau message aux Fils et Filles des Tués…

 

" Le lien qui nous unit est réel et important. Nos vies ont commencé par les mêmes épreuves. En ce qui me concerne, non seulement mon père a été tué tout au début de la guerre, en quatorze, mais le frère de ma mère et un frère de mon père ont été tués dans cette guerre. Ma mère est restée seule avec moi qui avait alors un an et elle m'a élevée d'une façon qui a éclairé toute ma jeunesse et son souvenir éclaire encore ma vie aujourd'hui.

 

Ce lien qui nous unit est donc bien réel. Mais j'aimerais également préciser qu'il suppose, me semble-t-il, un certain héritage moral.

 

L'exemple qui nous a été légué est tel que l'on en retire, le plus souvent, une certaine disposition qui me paraît nécessaire et importante : on pourrait l'appeler le sens du bien collectif et de la solidarité, le sens du sacrifice pour le bien commun… Je crois qu'une des grandes misères de notre temps est de ne plus rencontrer assez souvent de telles dispositions"

 

Vous comprendrez, chers amis, que là tout est dit.

 

Cela nous engage pour notre vie à venir que nous soyons jeunes ou que nos cheveux soient blancs.

 

"Pupille de la Nation" est un titre qui ne manque pas de noblesse et qui nous rattache à cette jeunesse que nous n'avons pas oubliée comme nous n'oublions pas ceux que nous avons perdus !

 

 

 

Chers amis je vais vous dire ce que tous nous avons certainement gardé dans notre cœur...

 

Nous avons su élever notre pensée et notre souvenir en engagement pour le présent et pour l'avenir.

Nous avons en nous cette force qui nous pousse à témoigner au nom de tous nos Morts en faveur des Valeurs les plus hautes.

Nous voulons exprimer cette rage de France que nous avons tous pour ce qui est la terre de nos parents, notre Patrie.

 

"Car que peut-on donner de plus à une cause que l'on croit juste, sinon ce qui ennoblit l'homme : sa foi dans ce qu'il a entrepris, sa tendresse pour les siens, son amour de la vie. Tout cela a été donné par ceux que nous n'oublierons jamais avec une prodigalité qui nous glace d'effroi et nous dépasse".

 

N'oublions jamais que l'âme d'un peuple tire sa force des exemples du passé. Ceux-ci sont les guides sacrés des vivants et toute civilisation disparaît le jour où elle oublie son âme !

 

Nous avons été adoptés par la France et l'Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, au travers de ses délégations départementales, est notre maison, souvent notre seconde famille, qui intervient quand nous en avons besoin.

 

Madame Rose-Marie ANTOINE, permettez-moi de vous dire ma reconnaissance et celle de tous les Pupilles de la Nation d'avoir voulu, en ce jour, rappeler la mission centenaire de solidarité de l'Office National… et de m'avoir permis de dire ce que nous sommes et représentons dans la France d'aujourd'hui.

Cent années depuis 1917… !  La France a depuis été fidèle à ce que voulaient, dans la tourmente de 14/18, les législateurs de l'époque.

 

Nous, Pupilles de la Nation, nous resterons fidèles au Souvenir de ceux qui ont tant soufferts et qui souvent sont morts pour que Vive la France.

 

Jean Desmarès

Orphelin de Guerre 39/45

Pupille de la Nation