Mes chers amis Filles et Fils des tués

 

 

Et vous tous, représentants officiels, dirigeants et délégués du Monde Combattant, votre présence nous offre ce qu'il y a pour nous de plus précieux… la certitude que nos fondateurs et leurs amis avaient raison en 1927 de vouloir parler au nom de ceux qui n'avaient plus de voix parce qu'ils avaient donné leur vie pour défendre l'honneur et la grandeur de la France !

 

L'année prochaine, ce sera le centenaire de 1918 !

Quand les combattants de la Grande Guerre ont entendu le clairon du 11 novembre sonner la fin des combats, la France avait payé un prix qui, aujourd'hui encore, nous glace d'effroi. Elle était debout, meurtrie devant son sol dévasté par la guerre de tranchée…

Mais les Morts pour la France de 14/18 étaient vivants dans le coeur des français… comme le furent les Morts pour la France de 1940, de la Résistance, des Camps de la mort, de la France Libre et de la Libération… comme le sont ceux d'Indochine, d'Algérie et maintenant de tous les territoires extérieurs où ils combattent pour notre Liberté !

Ils sont vivants car leurs noms, gravés dans la pierre de nos monuments aux morts, leur confèrent un peu d'immortalité.

 

 Mes chers amis, souvenez-vous, c'était en 1927…

"Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve jamais plus
Une force, une nouveauté, une fraîcheur comme l’aube.

Une jeunesse, une ardeur… Un élan… Une naïveté.
Une naissance qui ne se trouve jamais plus…
Il y a dans ce qui commence comme une source !

Ces mots sont de Charles Péguy qui fut élevé par sa mère suite au décès de son père juste après sa naissance en 1873 – Charles Péguy est Mort pour la France à la tête de ses soldats à Villeroy en Seine et Marne d'une balle en plein front le 5 septembre 1914… lors de la première bataille de la Marne, il y a 103 ans !

À l’heure de mourir, l’écrivain, le grand poète, savait-il au moins que sa femme attendait leur quatrième enfant qui naîtra orphelin de guerre en février 1915 ?

Ainsi, pour nous, héritiers de ces Morts pour la Patrie, tout a donc commencé il y a 90 ans !

 

Je ne vais pas entrer dans tous les détails de la naissance de notre mouvement…

Mais je veux rappeler à nouveau la réunion du 14 mai 1927 à la mairie du 6ème arrondissement de Paris à l'initiative de Paul Mathély et, après les vacances, le 9 novembre 1927, la création de L'Amicale des Orphelins de Guerre du VI ème arrondissement ! 

Puis en juillet 1927, une profanation de la tombe du Soldat Inconnu qui provoque la réaction de Georges Bénard  qui fit paraître un article dans l'Intransigeantet le 10 septembre suivant une première réunion dont sortit un Comité et un nom "Les Fils des Tués". Une amicale et un comité… là, tout commençait !

 

Puis, "L'association Nationale des Fils des Tués" de Bénard déposa ses statuts le 11 juin 1928

et le 25 octobre 1928 l'amicale du VIème arrondissement  de Mathély devenait

"L'association des Orphelins de Guerre de France".

Ils étaient si jeunes et souvent mineurs… Ils avaient alors cette force, cette jeunesse, cet élan qui m'étonne encore !

 

Il faut se poser la question… Quelle était leur motivation profonde… ?

Voyez-vous, le Passé si douloureux était inscrit dans leur jeune mémoire.

Ils pouvaient s'en servir pour se faire souffrir et faire souffrir les autres, ou au contraire l'utiliser pour devenir plus fort !

Ils avaient choisi, aidés en cela par l'amour de leurs mères, veuves de la guerre, les richesses spirituelles et morales laissées par les absents.

Oui, ils étaient absents en 1918 ces 1 400 000 tués sans oublier ces millions de blessés et de mutilés dans une France meurtrie par 4 années de guerre… Les veuves étaient 800 000 et nous étions 850 000 orphelins… Ce sont des chiffres terribles inscrits à jamais dans notre histoire !

En décembre 1927, dans le premier bulletin de l'association du VIème arrdt paru sous la plume de Paul Mathély la définition de son Esprit :

"La pensée du sacrifice de nos pères, qui nous est toujours présent, ne se borne pas à nous réunir. Elle nous donne une vocation de courage et de générosité"

 

En janvier 1928  Mathély est allé voir aux Invalides le Général Gouraud, héros des Dardanelles où il laissa son bras droit.

Il était depuis 1923 le Président du Comité de la Flamme et le restera jusqu'en 1946 – et je laisse la parole à Paul Mathély :

" Le général Gouraud me regarda de ses yeux bleus de glace et je craignis d'en perdre la voix.

Cependant je lui exposai que ceux dont le père avait été tué, avaient, au premier chef, le droit de raviver la Flamme qui brûle sur la tombe symbolique qui est celle de tous les Morts pour la France. Il m'écouta impassible et me répondit seulement : Mon petit, vous raviverez la Flamme le mois prochain ! Et ce fut fait le 11 février suivant ! "

Et Mathély de conclure :

"J'ai donné à ce geste symbolique une valeur transcendante."

Depuis cette date notre mouvement est placé sous le symbole du Soldat Inconnu !

Un drapeau symbolique  venait en quelque sorte de se lever pour les 850 000 enfants des tués de 14/18.

 

Il allait rappeler les devoirs et les droits imprescriptibles, ceux que Georges Clémenceau avait jetés du haut de la tribune de l'Assemblée à la face du monde en proclamant "ils ont des droits sur nous" !

Mais eux, jeunes orphelins de guerre, plaçaient déjà leurs Devoirs avant leur Droits…

Ils étaient à mi-chemin entre leur passé où étaient leurs souvenirs et l'avenir où étaient leurs espérancesil y avait le présent où étaient leurs Devoirs.

C'est encore pour nous, 90 ans après, notre règle.

 

Mais revenons à l'histoire de notre mouvement…

Il y avait donc deux associations nationales et des groupements locaux qui s'organisaient en province !

Des milliers d'Orphelins de Guerre se regroupent petit à petit en associations aux quatre coins de France et en avril 1932 Mathély sent que le rassemblement est possible !

Il écrit dans le bulletin de l'association des Orphelins de Guerre de France un article sous le titre : "L'UNITE NECESSAIRE".

 

Jacques Péricard, celui qui galvanisa ses hommes le 8 avril 1915 en s'écriant "Debout les Morts", était alors responsable de la page des anciens combattants du journal l'Intransigeant.

Il réunit à diverses reprises Mathély et Bénard pour parler de la fusion des associations…

Après bien des pourparlers, une réunion est organisée le 18 novembre 1932 à la mairie du VIème arrdt de Paris…

Dicussions, oppositions, escarmouches… au bout de 2 heures un consensus !

(Mathély était opposé au nom trop dur de "Tués" et Les Fils des Tués trouvaient trop puéril le mot "Orphelins" pour des jeunes gens qui allaient devenir des hommes)

La nouvelle Fédération ainsi créée s'appellerait :

"Fédération Nationale des Fils des Morts pour la France"

Le premier Congrès National du mouvement fondé en 1927 se réunira à Paris le 26 mai 1934

Et le 15 juin suivant parution du premier journal fédéral "Fils des Morts pour la France"… qui succédait aux nombreux bulletins des diverses associations.

Début 1935 une grande figure apparaissait : Edmond Nabias de Nice… Lui et ses trois soeurs et les 3 enfants du frère de sa mère, les 3 fils Ninck : cela faisait 7 orphelins de guerre dans la famille – ainsi étaient souvent les familles mutilées  dans cette douloureuse époque.

Ils avaient fondé dès 1932 la belle association des Alpes Maritimes et  ils étaient  en contact avec l'association de Marseille. 

En 1935 au Congrès de Nancy après des contacts avec la Fédération, les associations de Marseille, Toulon et Nice rejoignirent notre Fédération Nationale… puis les associations de Dijon, Le Havre puis Lille et d'autres… le regroupement total était lancé… qui se terminera pendant la guerre de 39/40 avec l'adhésion du Gard avec Bonhomme et Cardonnel, de la Haute Garonne avec Estève puis d'Alger fondé en 1942 par Richard Dupuy et tant d'autres également… l'unité était réalisée.

La Fédération avait en 1938 ajouté à son titre le nom emblématique de "Fils des Tués"

  1945 – après la Libération et la fin de la guerre en Europe, le Congrès National de Paris fut celui de l'accueil de nouveaux orphelins de guerre… il y avait 250 000 nouveaux orphelins de guerre de 39/45…

Le Général Koenig accueillera les Fils des Tués sous l'Arc de Triomphe pour le ravivage de la Flamme.

Un secrétariat permanent fut créé et parution à nouveau du Journal le 6 janvier 1947 sous le nom définitif de "Journal des Orphelins de Guerre"

Reconnaissance d'Utilité Publique de la Fédération le 17 décembre 1947…  année de la création de l'UFAC (Union…) à laquelle depuis nous adhérons.

Puis l'ouverture des nombreuses colonies de vacances pour accueillir l'été les jeunes Orphelins de Guerre…

N'oublions pas en plus d'Alger nos belles associations d'Afrique du Nord à Oran, Constantine ainsi qu'au Maroc et en Tunisie.

1962 – retour douloureux de nos camarades d'Algérie… accueillis le plus souvent dans nos associations.

 

La vie de notre mouvement va ensuite poursuivre sa tâche : fidèle à ce que voulaient ses fondateurs : Souvenir, Témoignage, Entr'aide et Amitié.

Notre Journal des Orphelins de Guerre a été et reste le lien entre nous et je reste fidèle à celui-ci depuis octobre 1967.

Cela fait 50 années, depuis  octobre 1967, que vous lisez mes articles dans votre journal des Orphelins de Guerre !

 

Il serait trop long de rendre hommage à tous ceux qui furent, dirigeants ou simples militants, un moment de leur vie, la réalité de notre engagement . Vous savez, nous étions près de 150 000 en 1946 et plus de 30 000 encore, 40 ans après, en 1976 ! J'ai connu notre association de Paris avec près de 2 000 adhérents au début  des années 60 !

Et nous gardons dans notre coeur, auprès de l'image de nos Pères, Morts pour que vive la France, le souvenir de nos si nombreux camarades auxquels nous liait une véritable amitié… mieux encore, pour beaucoup d'entre nous notre mouvement fut une seconde famille en raison de nos liens spirituels.

 

90 ans… je reste persuadé que nos fondateurs ne pensaient pas que nous durerions aussi longtemps

 

Permettez-moi d'évoquer un souvenir

C'était au Congrès National de Nancy–Verdun en mai 1966 !

Jacques Durand, alors Président de la Fédération, l'a raconté :

 

 

 

"Au soir du 29 mai 1966, une fois apaisé le tumulte de la commémoration officielle, éteints les projecteurs, finis les discours, nous avons traversés en silence le cimetière national de Douaumont avant d'atteindre la chapelle de l'ossuaire.

Sur le seuil, à côté du chapelain, nous attendait le Vicaire Général de l'Evêché de Verdun qui nous accueillit d'un mot simple et bouleversant

"et maintenant c'est l'heure de la famille"

Nous nous sommes identifiés ce jour là à toutes les familles des Morts pour la France…

Elle était profonde, entre nous, en un tel lieu, cette unité de pensée qui n'est pas née d'une fraternité d'armes… mais des sentiments que nous portons tous dans nos coeurs : l'amour et le respect que nous conservons pour nos Pères et l'admiration pour la noblesse du sacrifice qu'ils ont consenti !

Et tous, mes amis, d'un même coeur, ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas, nous avons ressenti la même émotion."

 

Voyez-vous, si le coeur, selon Beethoven, est le levier de tout ce qu'il y a de grand, nous pouvons avoir confiance. Il y aura toujours assez d'hommes et de femmes de foi et de coeur pour redonner à notre Patrie son véritable visage.

 

Chers amis, quelle aventure que celle des Fils des Tués !

 

Dans la Paix relative de notre pays nous sommes moins nombreux et c'est heureux, mais la France reste engagée dans des luttes extérieures et intérieures pour notre Liberté.

Il faut dans ce rappel historique rendre hommage à nos mères veuves de la guerre.

En 1971 Jacques Durand qui présida pendant 11 ans notre Fédération écrivait :

"Qu'il est triste le sort de celles qui, veuves de la guerre, ont souvent achevé leur vie dans la solitude. Mères qui avez tant souffert et qui nous avez quittés, soyez bénies".

 

Et voilà que nous célébrons aujourd'hui avec fierté les 90 ans du Mouvement Orphelins de Guerre et nous pouvons dire que nous n'avons rien oublié, rien renié de notre jeunesse !

 

Nous nous sommes engagés dans la vie avec courage pour témoigner en faveur des Valeurs les plus hautes qui fondent les Nations démocratiques. Ces Valeurs devraient assurer un jour, c'est du moins notre espoir, la Paix dans le monde.

Ces valeurs étaient le plus souvent celles des Morts pour la France !

Maurice Cardonnel qui fut avant moi le Président de la Fédération Nationale et que j'ai aimé d'une affection filiale a, en 1972, dans notre journal, exprimé ce que tous nous pensons.

J'ai toujours dans mon coeur son sourire, sa gentillesse, son regard pétillant d'esprit et sa profonde pensée…

 

Ecoutez Maurice Cardonnel…

 

"Les Morts pour la France ne sont pas des morts comme les autres

Leur mort concerne, certes, leur famille charnelle à laquelle ils ont si cruellement fait défaut mais, par delà cette cellule humaine, essentielle sans doute, leur mort a un sens plus vaste.

 

Elle concerne et affecte la collectivité nationale tout entière.

 

La mémoire des Morts pour la France est un élément essentiel, déterminant de l'esprit et du cœur d'un grand peuple. Elle fait partie de son patrimoine spirituel…

Car les Morts pour la France appartiennent à l'histoire de ce pays, individuellement et collectivement.

Que peut-on donner de plus à une cause que l'on croit juste, sinon ce qui ennoblit l'homme : sa foi dans ce qu'il a entrepris, sa tendresse pour les siens, son amour de la vie.

Tout cela a été donné avec une prodigalité qui nous glace d'effroi et nous dépasse.

SI nous n'étions pas frappés au plus profond de notre cœur par un tel exemple, alors, vraiment, le sacrifice des Morts pour la Patrie n'aurait aucun sens !

Et ils seraient vraiment morts…" 

Aussi je vous le dis encore, ils restent vivants dans notre coeur ces Morts dont le souvenir a hanté toute notre vie !

Les Fils et Filles des tués ont été et demeurent des aventuriers de la mémoire !

Notre parenté spirituelle est évidente et notre message, celui de nos associations ainsi que celui du monde combattant, reste et demeure nécessaire dans ce monde actuel si dangereux et violent.

 

N'oublions pas, hélas, que la guerre est l'acte par lequel, souvent, un peuple résiste à l'injustice d'une agression au prix du sang versé. Nous le mesurons chaque jour en pensant aux victimes innocentes du terrorisme et à ceux qui défendent  courageusement notre pays à l'intérieur comme à l'extérieur !

 

Nous ne sommes pas des hommes et des femmes du Passé…

Nous sommes simplement des hommes et des femmes qui se réfèrent à l'Histoire de notre pays pour mieux s'engager vers l'avenir qui attend nos enfants et nos petits enfants.

 

Car dans la chaîne des temps, marchent les hommes sur leur chemin.

A la fois descendants et ancêtres ils ne peuvent exister par eux-mêmes sans avoir rien reçu et leur existence prend un sens dans la transmission aux générations suivantes.

 

Ainsi l'âme de la France, forgée au long des ans provient du fond des âges et se perpétue de siècle en siècle, de talents en talents !

Notre pays est la terre des cathédrales, des philosophes, de toutes les libertés et de tous les courages.

C'est notre Histoire qui a nourri le peuple de France, cimenté les esprits pour mieux vivre ensemble.

C'est notre Histoire qui a parfois illuminé le monde.

En ces temps difficiles pour notre pays, avec les dangers qui rôdent, l'important c'est d'aimer la France dans cette Europe qui souffre et qui se cherche.

C'est pour défendre cette France là que sont morts ceux dont nous gardons le souvenir !

 

Charles Péguy avait écrit :

"Heureux ceux qui sont morts pour leur âtre et leur feu

Et les pauvres honneurs des maisons paternelles…"

 

Leur mort a mutilé désespérément le coeur des mères, des épouses et des enfants…

Maintenant que nous avons dépassé un certain âge, l'âme des enfants que nous fûmes et l'âme des Morts dont nous sommes sortis viennent nous jeter à poignées leurs richesses.

 

Leurs délégués sont ici, ils ont des cheveux blancs, ils sont moins nombreux mais ils restent fidèles. Notre voix est plus faible mais elle demeure et notre Journal en est la preuve !

 

Rien depuis 90 ans ne nous a empêché malgré nos différences de communier dans le SOUVENIR. 

Voyez-vous, le temps qui passe, il est ce qu'on en fait.

 

Aujourd'hui, les dangers guettent notre univers car il y a une perte de sens – je dirais "de bon sens" !

Un changement à l'autre bout du monde affecte notre nation et il n'y a pas d'autre choix que  d'accepter c'est à dire de subir cette sorte de domination contre laquelle il est vain de protester. Ce système mondial existe en particulier dans l'économie et nous sommes tous les victimes passives de ce système !

Pourtant, chers amis, la Liberté humaine est un devenir… et cette approche de la Liberté devrait s'imposer un jour à l'homme et lui fournir le principe de son action morale ainsi que le fondement de ses Devoirs. C'est ce que nous souhaitons pour l'avenir !

Mais tout cela devient difficile quand la Nation n'est pas rassemblée contrairement à ce que voulait Ernest RENAN…

 

Voyez-vous, l'amour de la Patrie, terre de nos pères, reste aujourd'hui ce qu'il y a de plus noble dans ce monde qui se déchire trop souvent au nom d'idéologies mortifères.

C'est pourquoi  notre communauté de destin, notre message, chers amis, se devra d'exister jusqu'au dernier d'entre nous !

 

Rien n'est inutile quand il s'agit de témoigner.

Que Vive la France, éternellement !

                                                                                                                      Jean Desmarès

                                                                          Président adjoint de l'association "Île de France- Paris"

                                                                          Rédacteur en chef adjoint du "Journal des Orphelins de Guerre"

                                                                          Président honoraire de la Fédération Nationale

 

 

Ce 9 septembre 2017, à l'Ecole Militaire de Paris

Congrès national pour le 90 ème anniversaire de

la Fédération Nationale des Fils et Filles des Morts pour la France – "Les Fils des Tués"