La chaîne des secours 1914-1918

En 1914, le service de santé a des liens de subordination avec l’intendance et son organisation n’a guère évolué depuis la défaite de 1870. En temps de guerre, la zone des Armées dépend du Grand Quartier Général (CQG) sans aucun médecin militaire de haut grade pour décider du plan des évacuations des blessés. C’est la direction de l’Arrière qui est chargé de leur transport. L’Etat -Major estime que le conflit à venir sera une guerre de mouvement rapide, sous-tendue par le dogme de l’offensive à outrance. Les secours médicaux doivent être légers et mobiles ; les blessés pansés seront évacués vers l’Arrière pour y être opérés. On pense aussi que la majorité des blessures sera le fait des belles de fusils responsables de lésion sans infection. Il n’est pas tenu compte de la guerre russo-japonaise et du conflit des Balkans, avec l’émergence d’armes nouvelles. Les plaies par éclat d’obus, grenades, balles de mitrailleuses provoqueront de grands délabrements notamment au niveau du visage.

En août 1914, lorsque les combats s’engagent, les médecins sont dépassés par le grand nombre de blessés graves avec des plaies souillées qui s’infectent et se compliquent de gangrène. Il s’agit d’un véritable désastre sanitaire, avec plus de 200 000 blessés pour les deux premiers mois de la guerre. Dès l’automne, le Service de Santé réagit afin de s’adapter aux conditions de conflit et de corriger ce constat de carence de l’organisation générale des secours. Parallèlement, des mesures sont prises pour la protection individuelle du combattant, avec le port d’un casque (Adrian) à partir de 1915.

Une nouvelle logistique sanitaire se met en place et la chaîne des soins est totalement remaniée : relèvement des blessés, triage, évacuation, traitement hospitalier. La recherche et le relèvement des blessés par les brancardiers permettent de les mettre à l’abri et d’assurer les premiers pansements. Le blessé est acheminé au poste de secours, premier niveau médicalisé rattaché aux unités de combat : examen, soins rudimentaires de désinfection et mise en condition pour une évacuation vers l’ambulance (formation sanitaire fixe). C’est à l’ambulance médico chirurgicale que s’effectuent le triage et des soins plus élaborés. A cette étape de la chaîne de soutien sanitaire, le défi majeur est de sauver les blessés les plus gravement atteints qui ont cependant des chances de survivre. Le triage est un acte diagnostique difficile pour le médecin : « Les blessés y étaient apportés, sans arrêt et, là, une volonté grave statuait ou l’état de chacun, son sort, son avenir… En quelques secondes de réflexion efficace, il fallait entrevoir toute une vie d’homme, puis agir avec méthode et audace. » (Georges Duhamel mobilisé près de Reims).

Ensuite, les blessés sont le plus souvent transportés par voiture sanitaires automobiles vers les hôpitaux d’évacuation situés à l’arrière de la Zone des Armées. A chaque niveau de la chaîne de secours, certains blessés intransportables, éclopés, convalescents… restent dans la Zone des Armées, les blessés et les malades plus gravement atteints seront pris en charge dans des trains sanitaires pour être acheminés vers les hôpitaux  de la zone de l’intérieur où ils recevront un traitement définitif. Au cours de la guerre, la France compte près de 10 000 hôpitaux avec 560 000 lits.

Les progrès de la chirurgie des membres et de la face, aidés par l’apparition d’antiseptiques puissants (solution de Dakin, 1915) et la généralisation de l’emploi de la radiologie ont permis des prouesses avec une amélioration très sensible de la survie et la diminution des séquelles invalidantes. Si la bataille de Verdun a été un véritable succès sanitaire, avec une réduction  de 50% de la mortalité, le désastre sanitaire du Chemin des Dames pour lequel le S.Q.S a une grande part de responsabilité, est un coup d’arrêt aux progrès réalisé jusque-là. A la fin de 1917 et en 1918, après avoir acquis de haute lutte son autonomie de décision, le Service de Santé est devenu, de loin, les plus performant de toutes les années en présence, faisant entrer la Médecine dans l’ère moderne.

Véritable « armée qui soigne », 168 000 personnels non combattants ont traité quatre millions de blessés (certains l’ayant été plusieurs fois), et près de deux millions de malades et de gazés. Il faut rendre hommage à l’action souvent héroïque parfois jusqu’au sacrifice  ultime de l’ensemble des personnels de santé : 10,5 % des effectifs sont morts pendant le conflit : 1605 médecins, 148 pharmaciens, 9 200 infirmiers  et brancardiers, 100 infirmières.

Pendant la Grande Guerre, le Service de santé a posé les bases de la médecine d’urgence moderne actualisée tout au long du 20ème siècle avec les évolutions techniques et scientifiques. En Indochine, l’utilisation de l’hélicoptère permet d’évacuer les blessés plus rapidement. Les évacuations aériennes vers la métropole se généralisent  en Algérie. Lors des conflits récents, on assiste à une adaptation des secours en raison de l’élongation de la chaîne médicale et des conflits asymétriques. C’est aujourd’hui un véritable « secourisme de combat » qui est mis en œuvre afin de préserver le pronostic vital d’un blessé. L’enseignement au sauvetage de combat de base  est obligatoire et délivré à tous les combattants, « sauve qui sait » en attendant l’arrivée de l’équipe médicale. Des formations hospitalières légères permettent le traitement des extrêmes urgences par des anesthésies-réanimateurs et des chirurgiens entraînés à la mise en oeuvre de la « réanimation et de la chirurgie de l’avant ».

Dans le cadre de la médecine de catastrophe, les secours de masse s’exercent dans une situation d’exception analogue à un théâtre de guerre (séismes, attentats…). Pouvoir traiter à temps les blessés les plus graves impose des choix. Dès lors, la médecine de catastrophe fait appel à une doctrine de triage et d’évacuations  qui s’apparente à celle de la chaîne médicale opérationnelle militaire. De nombreuses équipes d’urgentistes reçoivent un complément d’information à l’Ecole du Val de Grâce du Service de santé des armées.

Médecin général inspecteur (s) Olivier Faret – Président de l’AAMSSA au Val de Grâce

 

Association des amis du Musée du Service de santé des armées.