Les oubliés de 14-18

 

Après la projection du téléfilm en 2000 « La Dette » de Fabrice Cazeneuve : une fiction scénarisée par Erik Orsenna  où l’histoire côtoie le devoir de mémoire à l’égard des 8 000 soldats africains massacrés sur le Chemin des Dames en 1917.

Le projet tenait à cœur à Erik Orsenna : « Depuis l’enfance, la Grande Guerre de 14-18 est pour moi la deuxième pire folie de l’humanité. Dans cette folie, il en est une, sommet de la bêtise et capitale de la douleur : l’offensive suicidaire e Nivelle au Chemin des Dames en avril 1917. Dans cette folie du Chemin des Dames, il en est une encore qui me bouleverse depuis trente ans : l’épouvantable aventure des tirailleurs sénégalais ».

« Pour rendre hommage », l’écrivain imagine alors cette fiction mémoire dans laquelle un jeune énarque, Marc, débarque courant 1977 à Laon dans l’Aisne. Il se voit confier  par le préfet  l’organisation  du 60ème anniversaire de la commémoration de la bataille du Chemin des Dames du 16 avril 1917. Une mission déjà balisée par les services administratifs. Pourtant, un grain de sable vient enrayer la machine. Un Africain vêtu d’un habit traditionnel bleu, vient frapper  à la porte de la préfecture ; il demande à assister  à la cérémonie, pour, dit-il honorer la mémoire des anciens soldats  noirs qui comme lui, se sont battus dans les tranchées lors de l’offensive meurtrière lancée par le général Nivelle.

Mais la présence de l’Africain dérange l’administration : « Pas question d’organiser une foire pluriethnique ou une exposition coloniale ; si vous voulez inviter les bamboulas, c’est votre affaire, mais après le 16 avril ». lance le très antipathique directeur du cabinet du Ministre des Anciens Combattants.

Enrôlés par centaines de milliers parfois de force, à  l’initiative du général Mangin, 600 000 recrutés des colonies viennent renflouer les troupes françaises pendant la Grande Guerre, parmi eux 134 000 tirailleurs sénégalais, qui viennent de toute l’Afrique noire : Sénégal, Mauritanie, Niger… Ils sont postés en première ligne alors que leur expérience militaire est souvent limitée ; 30 000 seront massacrés, plusieurs milliers lors de l’offensive du Chemin des Dames. La plupart n’avait jamais voyagé ; ils souffraient du froid, ne connaissaient pas la neige, leurs pieds gelaient.

« Ne pourrait-on pas édifier un monument à leur mémoire ? » demande Marc dans « la Dette ». C’est de reconnaissance dont ils ont besoin, pas d’argent ». Le monument sera édifié dans la réalité en 1983 et inauguré à Cerny en Laonnois, par le président sénégalais Léopold Sédar Senghor, en l’honneur de son frère et des tirailleurs morts au Chemin des Dames. Le colonel Rives historien, raconte : « Il n y a aujourd’hui dans les manuels scolaires que quelques lignes pour évoquer la participation  de ces combattants africains. Parfois il n’y a rien ; c’est scandaleux. Que raconter à ces jeunes  que je rencontre parfois  et qui sont leurs descendants ? des discours et des décorations, au final, il y en a eu beaucoup, lance-t-il excédé. La vraie dette de l’Etat est plus financière que morale ».

Le téléfilm évoque le délicat dossier de la « cristallisation ». En 1959, une loi de finances gèle le niveau des pensions de guerre allouée aux combattants issus des anciennes colonies françaises le jour où leurs pays accèdent à l’indépendance. Résultat : les anciens tirailleurs sénégalais touchent des sommes dérisoires, de 150 à 200 francs par moi. Depuis cette date, les revalorisations sont rares et minimes. « A travers cette absence de reconnaissance matérielle, c’est le sacrifice fait par ces anciens combattants que l’on nie, explique Marc Michel, historien, professeur à l’université de Provence ».

Aujourd’hui*, tous les tirailleurs sénégalais de la Première Guerre Mondiale sont morts. Le dernier d’entre eux, Abdoulaye Ndiaye, est décédé à l’âge de 109 ans en 1998 alors qu’il devait recevoir la Légion d’Honneur  des mains de l’ambassadeur de France. Trente années durant, il n’avait pas touché un centime de l’Etat français avant d’apprendre  qu’il avait droit à une pension.

Aujourd’hui*, il existe encore plusieurs dizaines de milliers d’anciens combattants étrangers de la seconde guerre mondiale soumis à la loi de cristallisation. Pour les associations, ils sont la preuve vivante d’ « une injustice historique ».

Isabelle Fontaine – *Article publié avec l’aimable autorisation de Nouvel Observateur le samedi 25 novembre 2000.

N.D.R.L. : Il est dans ce téléfilm, une image  particulièrement forte : celle où on voit cet Africain, à l’altière silhouette, parcourir le champ de bataille, loin del pompe d’une cérémonie officielle à laquelle il n’a pas été invité. De sa canne, il frappe le sol où sont tombés ses amis… « Appel des morts dans la solitude et le silence…