Hommage à Madame

 

Madame, du plus loin que je me souvienne, c’est à dire depuis plus de 70 ans, je vous ai toujours appelée ainsi et cela n’a jamais cessé. Vos anciens élèves, ceux qui sont là, ceux qui ne sont pas là, ceux qui hélas ne sont plus là, n’ont besoin d’aucune précision pour parler de vous ou pour s’adresser à vous. Vous êtes « Madame », cela suffit à vous identifier.

Pour parler, ni « Maîtresse » bien sûr, encore moins votre prénom ! Qui se le serait permis ? Qui se la permettrait aujourd’hui encore ?
Cette marque naturelle et différente date du siècle dernier. C’est celle du respect et de l’affection. Malgré  les années, elle est intacte et actuelle. C’est heureux et c’est bien...

Vous êtes, Madame, le visage de notre enfance à Saint-Boès. Vous incarnez l’école, la classe unique surchargée d’élèves. Les grands de 14 ans aident les petits de 5 ans. Dans la cour de récréation ombragée se forgent des amitiés solides. Sous le préau à la belle saison, dans la classe chauffée l’hiver, les enfants des fermes lointaines prennent leur repas de midi…

A tous les moments de la vie de l’école, vous incarnez l’autorité, le savoir, la bienveillance. Pour nous, les enfants de la guerre et de l’après-guerre, c’est beaucoup, c’est rassurant, c’est prometteur…

Quand à vous, votre courage est admirable, la 2ème guerre mondiale vous a atteint en plein cœur. Vos deux jeunes enfants vous accompagnent dans l’exode vers le sud, vers Saint-Boès.

Vous surmontez la souffrance, la peur, les incertitudes.
Oui, quelle force de caractère ! …
A partir de l’école, vous donnez un élan magnifique au village, à la jeunesse, à l’avenir.

Vous recréez de l’espoir et de la joie collective :
le sport, avec le basket où vous excellez,

les chants patriotiques que nous n’avons pas oubliés,

Le P’tit Quinquin pour nous connecter au Nord,
les études bénévoles du soir pour le certificat et la 6ème ,
le cinéma itinérant, les séances récréatives,
les sorties à la mer et à la montagne, si rares donc si belles,
le voyage de fin d’année… à la source Mounicq afin de gouter l’eau sulfureuse…au goût d’œuf pourri,…

Tant et tant de souvenirs en classe et en dehors de la classe où vous êtes pleinement, Madame, « l’institutrice, celle qui met debout ».

Puis la vie nous a dispersés, Un jour, nous nous sommes retrouvés, vous Présidente de l’Arrayade des Ainés d’Orthez, moi Maire de la ville. Votre plaisir malicieux est alors de lancer à l’assemblée générale : « écoutez bien Mesdames et Messieurs car ce sont deux Saints-Boésiens qui parlent aux Orthéziens » … 

Nous avons eu des moments de complicité que je n’oublie pas.

Un mot personnel maintenant : c’est en regardant travailler Madame, de mes yeux d’enfants, que s’est forgé mon choix d’avenir. Merci Madame de m’avoir, par votre exemple et par votre soutien donné l’idée, le désir et la force de m’engager dans ce si beau métier d’instituteur. Je le dois à mes parents, je vous le dois.

Alors, Claudie, Jacques, Joycelyne, Rosemary, Liliane, Marilyse, vous tous les petits-enfants et membres de la famille, nos pensées personnelles vous accompagnent. Vous vivez et vous comprenez l’émotion de Saint-Boès.

Cette longue et belle histoire reste en nous, bien sûr.

Avec Madame, nous sommes tous des Saint-Boésiens. Peu importe les aléas de la vie, nous avons le cœur assez grand pour aimer aussi ce beau village.

Même si c’est triste, c’est beau, Monsieur le Maire, Cher Jean, Chers Saint-Boésiens, oui c’est beau ce village qui pleure son institutrice. Cela nous dit quelque chose de fort de l’humanité et de l’espérance qui nous anime. Madame, merci pour tout. Reposez en paix.

 

 

René R.                                 

Maire honoraire d'Orthez