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La Mémoire, mais quelle mémoire ?

                                  par Jean Desmarès

    Président Honoraire de la Fédération Nationale

 

Nous sommes, et nous l'affirmons, les "tenants" d'un devoir de mémoire qui est, par essence même, l'explication et la justification de la durée de notre mouvement.

 

Au départ, en 1927, ce fut la réaction des Orphelins et Orphelines de guerre après la Grande Guerre de 14/18 qui voulaient s'unir pour le Souvenir, témoigner au nom de leurs Pères "Morts pour la France", être solidaires pour une entraide nécessaire et défendre les droits des plus fragiles de leurs camarades d'infortune.

Puis ce fut la Seconde Guerre Mondiale de 39/45 et la venue en nos rangs d'une seconde génération, ce qui – hélas – confirma le bien-fondé de l'existence et des buts de notre Fédération Nationale.

Ensuite, nous avons été rejoints par les orphelins de guerre d'Indochine, d'Algérie et des opérations militaires extérieures…

Mais, si nous adhérons complètement à la notion de "DEVOIR DE MEMOIRE" qui se dégage depuis quelques années et qui remplace le mot "Souvenir" dans la mesure où les années passent et où les témoins disparaissent., il ne semble pas inutile de poser  cette question :

Le "Devoir de Mémoire" certes, mais quelle Mémoire ?

Car s'il y a plusieurs mémoires, laquelle faut-il privilégier ?

- La mémoire des témoins qui forment un ensemble de souvenirs individuels très respectables mais  fragmentaires, non dégagés de passion, déformés quelquefois par le temps écoulé et qui deviennent dans certains cas des reconstructions certes légitimes dans l'esprit des témoins mais peuvent ainsi s'éloigner quelque peu de la réalité d'une époque. C'est ainsi que des événements douloureux ou des "bavures" inévitables dans toute guerre sont, volontairement ou non, occultés par les témoins !

- La mémoire officielle est l'expression d'un pouvoir politique qui peut être éventuellement suspecté d'être influencé par le temps présent… comme, par exemple, la récente circulaire diffusée dans l'Education Nationale pour demander aux enseignants d'évoquer l'esclavage en supplément des programmes prévus, ou encore par la "mode" des signes de repentance pour les erreurs et les atrocités de l'Histoire récente ou très lointaine, (comme si les descendants des croisés – c'est à dire nous -  devaient se sentir responsables des Croisades dans un Moyen Age dont certaines valeurs sont totalement étrangères à notre siècle !

                                                                                                                                            

  

- La mémoire collective qui trouve sa source dans les témoignages quand il sont diffusés et deviennent la mémoire de groupes comme les Prisonniers de Guerre ou les Déportés en 40/45, ainsi que dans la mémoire officielle souvent incomplète !

Cette mémoire collective est mouvante, se transmet et se modifie au fil du temps et des générations.

Il faut bien dans le cadre du Devoir de Mémoire confronter ces différentes mémoires qui parfois se renforcent ou se contredisent.

Ainsi pour la Guerre d'Algérie, longtemps considérée comme un maintien de l'ordre dans trois départements, les souvenirs et témoignages sont multiples, contradictoires et  le travail des historiens est très difficile entre la double mémoire officielle – celle de la France et celle de l'Algérie – et la mémoire refoulée et douloureuse des rapatriés (pieds-noirs et harkis).

Qu'en est-il alors de l'objectivité de l'Histoire ?

Il faut ici évoquer

-         "la mémoire qui dérange" quand elle veut évoquer ce que certains voudraient bien oublier

-         l'activisme d'une mémoire qui mène un combat incessant contre l'oubli et contre toutes les formes de falsification du passé

-         la mémoire qui se veut repentance et voudrait juger les actes de l'histoire passée avec la morale et la sensibilité de notre temps…

Comme l'écrit le philosophe Paul Ricoeur concernant les rescapés de la déportation :

" Le plus difficile est à faire mémoire de ces évènements d'une manière apaisée".

La vérité historique, quand elle paraît, n'est ni juge, ni bourreau : elle se veut vérité du passé et exemple pour l'Histoire.

Dans l'expression "Devoir de Mémoire" il y a par ailleurs une injonction impérative. Pourtant en ce qui concerne les faits récents ou pour l'histoire plus ancienne, il n'est pas toujours aisé d'obéir à cette injonction et de rendre la mémoire d'évènements :

- soit encore très présents dans tous les esprits avec le risque dune manipulation

- soit dont nous n'avons pas les données objectives après des siècles et des siècles.

Comme on le voit, la tâche des historiens n'est pas facile !

L'objectivité, "l'extinction de soi", exige de l'historien de prendre une distance avec les faits révélés par les sources, témoignages et documents afin de ne pas juger ni interférer.

Pourtant il lui faut bien sélectionner dans le matériel mis à sa disposition, choisir tel témoignage qui lui semble plus "vrai" qu'un autre, accepter tel document et refuser tel autre pour lequel il pense que – peut être – il y a eu falsification, mettre en avant un fait qui lui semble être, plus qu'un autre, représentatif d'un moment de l'histoire.

Ainsi, même si "le moi est haïssable", il n'est jamais tout à fait absent dans la démarche de l'historien qui doit choisir ses sources.

Enfin il faut dire que, dans la "médiatisation" de notre société qui donne dans le spectacle permanent, qui est tournée vers le présent et la jouissance immédiate, tout ce qui a trait au passé est déclaré souvent comme ringard et inutile !

Tout bascule dans le cirque des médias : il faut du sensationnel qui tombe à heure fixe (au 20 heures pour passer à la télévision !). Même la Politique bascule dans ce jeu et pour exister nos politiciens de tous bords veulent être présents dans les émissions dites "people"… Difficile d'être entendu dans un tel concert où les chanteurs font de la politique et où les élus de la République vont se donner en spectacle chez Ardisson, Cauet ou Drucker. 

                                                                        

Pourtant  le passé est nécessaire à notre avenir comme exemple et comme guide !

Il n'est qu'à lire ce qui suit pour être convaincu de la nécessité de faire vivre la Mémoire si nous ne voulons pas laisser une partie de notre jeunesse sans repères et sans racines.

Synopsis d'un film de G. Mazeline –  2004 – (52 minutes)    

POUR QUE LA FRANCE VIVE

" Le Devoir de Mémoire de la jeune génération "

 Entre 1940 et 1944, 3% de la population française va entrer en résistance. Deux survivants de cette période tentent de transmettre leurs souvenirs à de jeunes habitants de leur village de Flers.
A travers diverses anecdotes, la visite de fosses communes de fusillés, les voyages en "traction avant", les jeunes étudiants découvrent ce qu'était réellement la résistance : la peur permanente, le risque d'être arrêté dans son lit, la Gestapo, les collaborateurs… Ce n'est plus le professeur d'histoire qui raconte mais des acteurs de cette période : la résistance devient quelque chose de concret.
Devenus de tranquilles retraités, ces résistants n'ont plus peur que d'une chose, que leur histoire se perde et "pour que les histoires continuent d'exister, il faut des gens pour la raconter". Selon eux, le "devoir de mémoire" est la seule solution pour ne plus jamais revoir de telles atrocités.

Un documentaire jouant sur l'émotion des jeunes comprenant l'importance des actes de leurs aînés et qui pose la question : qu'aurions-nous fait à leur place ?

Nous vous proposons deux extraits contradictoires parmi les interviews de  ce documentaire :

1 – un étudiant dit : "plus je travaille sur ce sujet, plus je fais des recherches, plus j'ai l'impression d'y être !"

2 – une étudiante déclare : "les 2 ou 3% qui ont résisté, on les sort de la naphtaline une fois par an pour les commémorations mais sinon ils servent à quoi ?"

Cette jeunesse dont il est question dans ce documentaire, habituée à consommer et à vivre en paix, c'est elle qui demain sera la réalité de notre pays et de l'Europe : il est de notre devoir de témoigner aujourd'hui pour demain.

Et si cette jeunesse s'interroge avec angoisse sur son avenir, raison de plus pour tenter de lui transmettre ces valeurs oubliées qui viennent de notre histoire et fondent la réalité de la terre de nos Pères.

En cela nous restons fidèles à notre engagement car nous n'avons rien oublié, rien renié de notre jeunesse d'orphelins de guerre.

  

Il faudra bien que demain "la France vive" et n'oublie pas son passé !